
DES MOTS POUR LE DIRE
Il faut beaucoup écrire sur le théâtre pour parvenir à faire du théâtre.
Des mots pour les professionnels, des mots pour les publics, des mots pour soi.
Les pages qui suivent sont formées de divers éditoriaux de divers théâtres, en particulier la Rose des vents. Ce sont des mots de commande apparemment. En fait, ce sont les mots les plus vivants que j’ai trouvé pour dire pourquoi je fais du théâtre.

Mon théâtre c'est quoi ?
Editos de la Rose des vents
Saison 1995/1996
Saison 1996/1997
Saison 1997/1998
Saison 1998/1999
Saison 1999/2000
Saison 2000/2001
Saison 2001/2002
Saison 2002/2003
Saison 2003/2004
Saison 2004/2005
Edito de la MC93
Avril 2007
Sinon une expérience intérieure qui prend le risque du public. Pour se faire il utilise mille ruses, artifices, faussetés et vérités. Tous les moyens lui sont bons, même l'authenticité. Tous les mensonges, les masques et les démasquages. Mais le visage déshabillé de son loup ou de son nez rouge, le visage mis à nu, n'est qu'une des formes du mensonge que le théâtre s'autorise pour aller se glisser dans l'intimité du public, y déposer des plaisirs inattendus, des surprises embarrassantes et délicieuses.
J'essaie, depuis toujours, de chercher en moi le plus profond, le plus singulier, le plus dangereux, c'est-à-dire le plus précieux, pour que le public non pas m'y reconnaisse, mais s'y reconnaisse.
Secoué par l'amour ou par la haine, l'âme malmenée par la guerre, la cruauté des hommes ou la mienne propre, l'âme portée par l'amour, l'amitié, la fidélité, la beauté de l'homme, sa douceur aussi profonde que peut l'être son goût du meurtre, l'âme enchantée ou meurtrie, j'en fais des spectacles.
Tous les moyens me sont bons qui me permettent de dire le monde.
• La rencontre avec un auteur, cette espèce de coup de foudre où je reconnais un frère, un codétenu comme moi des rêves. De Racine à Genet, de Marivaux à un jeune poète inconnu. Et voilà qu'un spectacle devient nécessaire.
• La haine contre un texte aussi peut servir, ce "rapport médical" que je jette à travers la pièce à la première lecture, que je ramasse, et décide d'en faire théâtre.
• Ou pas de texte du tout, mais d'infimes magies du quotidien, des maniements de ferrailles, de bouts de bois, de serpillières, de modestes gestes du travail entremêlés des figures des rêves, devenant rêves eux-mêmes, mythes, signes de grandeurs : un soudeur c'est Vulcain, un passage de serpillière, l'humiliation, un corps nu, la naissance du monde.
• Ou mes propres textes, bien sûr, eux aussi multiformes, masques sur masques, pour cacher-révéler mes secrets qui sont les vôtres, s'amuser de fausses pistes pour découvrir un quelque chose d'un tout petit peu vrai. Et c'est un conte de fée légèrement sadien, un éloge de la pornographie c'est à dire de la différence, ou une "autobiographie" assez saignante à sa façon.
Tous les moyens me sont bons pour saisir le public s'ils parviennent à satisfaire un seul critère, aussi arbitraire qu'impérieux : me plaire, me passionner, me bouleverser, me faire hurler de rire, pour oser cette impudeur de vous les représenter.
Je remarque a posteriori (sans l'avoir décidé vraiment) que la création au sens propre du terme m'intéresse de plus en plus exclusivement, et sous deux formes. Comme auteur et metteur en scène de mes propres textes d'une part, et comme "fabricateur" de spectacles sans texte, ou pratiquement sans texte, ou avec texte écrit au cours des répétitions. Ce genre de spectacle que je fais et qui s'écrit à même le plateau, se brouillonne, se rature et s'invente non sur la feuille blanche mais sur les planches de la scène. Je me sens plus libre dans ces deux pratiques, non pas que les classiques (contemporains ou pas) ne m'intéressent plus, mais bon !
J'ai envie d'avancer, d'inventer, ne plus me trouver confronté, non pas aux classiques, mais aux idées préconçues que chacun (légitimement ou pas) porte sur eux. Je n'ai plus envie, pour l'instant, qu'on croie que je défends mon Racine contre le Racine d'untel, ou que je le "déforme" à mon profit. Je suis las de ce débat dépassé. Evidemment il n'existe pas un Racine et une manière objective et respectueuse de le monter. Cette conception n'est qu'un fantasme prétexte à la convention, à la répétition, et pour tout dire au réactionnaire artistique. Du théâtre, je n'aime pas trop l'anecdote nostalgique, poussiéreuse, pourpre et dorure, ou rideau brechtien, masques commedia d'el arte ou décors opératiques. L'iconoclaste m'ennuie tout autant, il n'est rien que je hais tant que monter Shakespeare pour qu'on voit le metteur en scène sans entendre Shakespeare.
J'ai l'intention de rechercher ailleurs que dans le répertoire. Plus cru, moins référentiel. J'ai ce rêve, cet espoir, et parfois ce plaisir éprouvé que, faisant du théâtre pourtant sans concession de pensée ni tape à l'œil de forme, un jeune banlieusard sans culture ne s'y ennuie pas. Je n'aime pas exposer la culture sur une scène, il est d'autres bibliothèques. Le réel m'intéresse, l'émanation des corps des acteurs. Evidemment je crois que je déteste encore plus le réalisme, le naturalisme, que le conventionnel théâtral et ses enflures avouées. Je ne veux jamais faire croire qu'un personnage vériste, avec tenants et aboutissants psychologiques, passé, présent, futur, est là sur le plateau. Ça, c'est sitcom ou autres séries télévisées, ça c'est le boulevard quand il ne délire pas. Ça ne m'intéresse pas (c'est peu dire), ni comme metteur en scène, ni comme spectateur. Sur le plateau mes acteurs sont des acteurs, c'est à dire des corps et des imaginaires réunis qui profèrent une parole ou, d'un mouvement de doigt, de visage, inscrivent un sentiment, portent une pensée, révèlent une âme.
Tous mes spectacles peuvent être considérés comme rêve. Dans un rêve s'il y a un bourreau il n'est pas un bourreau seulement, en une seconde il est votre père, un faucon ou la caissière du supermarché. Je revendique la liberté du rêve pour dire le réel autrement que le réalisme ne le fait, je ne veux pas dire mieux, mais ailleurs.
Je crois qu'un artiste ne dit jamais qu'une chose. S'il la ressasse c'est qu'elle est, pour lui, insondable - au sens de l'abîme. Je commence, après près de vingt ans de travail théâtral, à entrevoir ce qui me mène. Je ne parviens pas à m'en parler à moi-même, je n'en parlerai donc pas ici. Je ne puis que parler autour de ce bloc de pierre qui, par moi, parle sa propre langue. Mon souhait est que vous l'entendiez mieux que moi.
Avril 1994
J'essaie, depuis toujours, de chercher en moi le plus profond, le plus singulier, le plus dangereux, c'est-à-dire le plus précieux, pour que le public non pas m'y reconnaisse, mais s'y reconnaisse.
Secoué par l'amour ou par la haine, l'âme malmenée par la guerre, la cruauté des hommes ou la mienne propre, l'âme portée par l'amour, l'amitié, la fidélité, la beauté de l'homme, sa douceur aussi profonde que peut l'être son goût du meurtre, l'âme enchantée ou meurtrie, j'en fais des spectacles.
Tous les moyens me sont bons qui me permettent de dire le monde.
• La rencontre avec un auteur, cette espèce de coup de foudre où je reconnais un frère, un codétenu comme moi des rêves. De Racine à Genet, de Marivaux à un jeune poète inconnu. Et voilà qu'un spectacle devient nécessaire.
• La haine contre un texte aussi peut servir, ce "rapport médical" que je jette à travers la pièce à la première lecture, que je ramasse, et décide d'en faire théâtre.
• Ou pas de texte du tout, mais d'infimes magies du quotidien, des maniements de ferrailles, de bouts de bois, de serpillières, de modestes gestes du travail entremêlés des figures des rêves, devenant rêves eux-mêmes, mythes, signes de grandeurs : un soudeur c'est Vulcain, un passage de serpillière, l'humiliation, un corps nu, la naissance du monde.
• Ou mes propres textes, bien sûr, eux aussi multiformes, masques sur masques, pour cacher-révéler mes secrets qui sont les vôtres, s'amuser de fausses pistes pour découvrir un quelque chose d'un tout petit peu vrai. Et c'est un conte de fée légèrement sadien, un éloge de la pornographie c'est à dire de la différence, ou une "autobiographie" assez saignante à sa façon.
Tous les moyens me sont bons pour saisir le public s'ils parviennent à satisfaire un seul critère, aussi arbitraire qu'impérieux : me plaire, me passionner, me bouleverser, me faire hurler de rire, pour oser cette impudeur de vous les représenter.
Je remarque a posteriori (sans l'avoir décidé vraiment) que la création au sens propre du terme m'intéresse de plus en plus exclusivement, et sous deux formes. Comme auteur et metteur en scène de mes propres textes d'une part, et comme "fabricateur" de spectacles sans texte, ou pratiquement sans texte, ou avec texte écrit au cours des répétitions. Ce genre de spectacle que je fais et qui s'écrit à même le plateau, se brouillonne, se rature et s'invente non sur la feuille blanche mais sur les planches de la scène. Je me sens plus libre dans ces deux pratiques, non pas que les classiques (contemporains ou pas) ne m'intéressent plus, mais bon !
J'ai envie d'avancer, d'inventer, ne plus me trouver confronté, non pas aux classiques, mais aux idées préconçues que chacun (légitimement ou pas) porte sur eux. Je n'ai plus envie, pour l'instant, qu'on croie que je défends mon Racine contre le Racine d'untel, ou que je le "déforme" à mon profit. Je suis las de ce débat dépassé. Evidemment il n'existe pas un Racine et une manière objective et respectueuse de le monter. Cette conception n'est qu'un fantasme prétexte à la convention, à la répétition, et pour tout dire au réactionnaire artistique. Du théâtre, je n'aime pas trop l'anecdote nostalgique, poussiéreuse, pourpre et dorure, ou rideau brechtien, masques commedia d'el arte ou décors opératiques. L'iconoclaste m'ennuie tout autant, il n'est rien que je hais tant que monter Shakespeare pour qu'on voit le metteur en scène sans entendre Shakespeare.
J'ai l'intention de rechercher ailleurs que dans le répertoire. Plus cru, moins référentiel. J'ai ce rêve, cet espoir, et parfois ce plaisir éprouvé que, faisant du théâtre pourtant sans concession de pensée ni tape à l'œil de forme, un jeune banlieusard sans culture ne s'y ennuie pas. Je n'aime pas exposer la culture sur une scène, il est d'autres bibliothèques. Le réel m'intéresse, l'émanation des corps des acteurs. Evidemment je crois que je déteste encore plus le réalisme, le naturalisme, que le conventionnel théâtral et ses enflures avouées. Je ne veux jamais faire croire qu'un personnage vériste, avec tenants et aboutissants psychologiques, passé, présent, futur, est là sur le plateau. Ça, c'est sitcom ou autres séries télévisées, ça c'est le boulevard quand il ne délire pas. Ça ne m'intéresse pas (c'est peu dire), ni comme metteur en scène, ni comme spectateur. Sur le plateau mes acteurs sont des acteurs, c'est à dire des corps et des imaginaires réunis qui profèrent une parole ou, d'un mouvement de doigt, de visage, inscrivent un sentiment, portent une pensée, révèlent une âme.
Tous mes spectacles peuvent être considérés comme rêve. Dans un rêve s'il y a un bourreau il n'est pas un bourreau seulement, en une seconde il est votre père, un faucon ou la caissière du supermarché. Je revendique la liberté du rêve pour dire le réel autrement que le réalisme ne le fait, je ne veux pas dire mieux, mais ailleurs.
Je crois qu'un artiste ne dit jamais qu'une chose. S'il la ressasse c'est qu'elle est, pour lui, insondable - au sens de l'abîme. Je commence, après près de vingt ans de travail théâtral, à entrevoir ce qui me mène. Je ne parviens pas à m'en parler à moi-même, je n'en parlerai donc pas ici. Je ne puis que parler autour de ce bloc de pierre qui, par moi, parle sa propre langue. Mon souhait est que vous l'entendiez mieux que moi.
Avril 1994
Editos de la Rose des vents
Saison 1995/1996
Faut pas désespérer
Le métro de Lille on y voit toutes les couleurs, moi j'aime bien les couleurs, les black cambrées, le regard haut comme le cul, seules les petites vieilles leur parlent, pas impressionnées par leur lointaine beauté. "Vous savez à votre âge, je faisais tout le trajet à pied, on marche beaucoup chez vous aussi, avec les paquets sur la tête". Et la black née à Roubaix, jamais quitté peut-être, décode l'Afrique dans le "chez vous", invente oui les points d'eau, les pieds nus, les jarres, (il y a un quiproquo sur les puits taris, les puits taris la vieille chti elle connaît aussi), les fauves, les siestes. Elles s'embrassent à Fives quand la vieille dame descend, "et pourtant j'ai pas voté pour vous". Faut pas désespérer des électeurs du F.N.
Tous les mômes lisent TA MERE, une beurette a trois boucles d'oreille dans une oreille, huit dans l'autre, une dans le nez, une dans la joue, une dans la langue. Assise en face, une vierge au foulard, un visage de lune lisse. Elles ne se regardent pas soi-disant, elles se balancent des coups d'œil très en douce, la punkette destroy, la vierge antique. Faut pas désespérer du théâtre.
Dans le métro de Lille les chiens rient, les contrôleurs aboient, les blonds sont si blonds, l'alcool délave beaucoup de regards, un enfant un soir, dix ans maxi, tient à tout prix son gigantesque père éveillé. Il lui crie à l'oreille, secoue sa main, mais le père s'affaisse, la tête tombe sur la poitrine, tout de suite il ronfle. Le gosse secoue le visage, toute petite main, le gifle, crie dors pas dors pas sans pudeur pour nous les autres dans le wagon, il s'en fout, ne veut qu'une chose, que l'énorme machin ivre et doux – son père – ne se couche pas là par terre, endormi pour de bon.
Pour aller dormir, dans le fond du théâtre je traverse la salle qui respire. Mon ombre servie par la servante* se jette contre les murs jusqu'aux cintres. De tous mes privilèges, celui-ci, traverser une salle de théâtre au repos, marcher dans le corps de la baleine, m'effraie le plus. De quel droit ce transatlantique, cette rose des vents ?
Les théâtres la nuit détendent leurs muscles, flottent entre deux eaux une lente danse de cétacés. Demain le harpon, demain les becs des mouettes, pour l'instant, vides enfin, ils rêvent aux gens des métros, les portent sur leurs scènes, leur offrent le large, le lointain comme on dit l'horizon.
Faut pas désespérer.
Jean-Michel Rabeux
*lumière de service
Le métro de Lille on y voit toutes les couleurs, moi j'aime bien les couleurs, les black cambrées, le regard haut comme le cul, seules les petites vieilles leur parlent, pas impressionnées par leur lointaine beauté. "Vous savez à votre âge, je faisais tout le trajet à pied, on marche beaucoup chez vous aussi, avec les paquets sur la tête". Et la black née à Roubaix, jamais quitté peut-être, décode l'Afrique dans le "chez vous", invente oui les points d'eau, les pieds nus, les jarres, (il y a un quiproquo sur les puits taris, les puits taris la vieille chti elle connaît aussi), les fauves, les siestes. Elles s'embrassent à Fives quand la vieille dame descend, "et pourtant j'ai pas voté pour vous". Faut pas désespérer des électeurs du F.N.
Tous les mômes lisent TA MERE, une beurette a trois boucles d'oreille dans une oreille, huit dans l'autre, une dans le nez, une dans la joue, une dans la langue. Assise en face, une vierge au foulard, un visage de lune lisse. Elles ne se regardent pas soi-disant, elles se balancent des coups d'œil très en douce, la punkette destroy, la vierge antique. Faut pas désespérer du théâtre.
Dans le métro de Lille les chiens rient, les contrôleurs aboient, les blonds sont si blonds, l'alcool délave beaucoup de regards, un enfant un soir, dix ans maxi, tient à tout prix son gigantesque père éveillé. Il lui crie à l'oreille, secoue sa main, mais le père s'affaisse, la tête tombe sur la poitrine, tout de suite il ronfle. Le gosse secoue le visage, toute petite main, le gifle, crie dors pas dors pas sans pudeur pour nous les autres dans le wagon, il s'en fout, ne veut qu'une chose, que l'énorme machin ivre et doux – son père – ne se couche pas là par terre, endormi pour de bon.
Pour aller dormir, dans le fond du théâtre je traverse la salle qui respire. Mon ombre servie par la servante* se jette contre les murs jusqu'aux cintres. De tous mes privilèges, celui-ci, traverser une salle de théâtre au repos, marcher dans le corps de la baleine, m'effraie le plus. De quel droit ce transatlantique, cette rose des vents ?
Les théâtres la nuit détendent leurs muscles, flottent entre deux eaux une lente danse de cétacés. Demain le harpon, demain les becs des mouettes, pour l'instant, vides enfin, ils rêvent aux gens des métros, les portent sur leurs scènes, leur offrent le large, le lointain comme on dit l'horizon.
Faut pas désespérer.
Jean-Michel Rabeux
*lumière de service
Saison 1996/1997
L'atelier
La peur est la même et la concentration, la livraison de soi que le travail commande. Les répétitions ont été, ou presque, les mêmes. Et un soir, comme au théâtre, les lumières se sont éteintes, et leurs rêves il a fallu qu'ils prennent corps.
Ainsi une quinzaine d'innocents du danger ont fait atelier, pour faire du théâtre. Et voilà. Autant que des professionnels de la profession ils auront frôlé cette expérience intérieure qu'il s'agit de mettre dans la lumière, ce qu'on appelle jouer.
Ils auront enduré la violente nécessité du plateau, où leurs personnes petites ont dû s'estomper au profit d'autres personnes – eux-mêmes – imprévisibles et dangereuses. Ils auront enduré cette ascèse de disparition.
Ils auront répété, c'est-à-dire qu'ils auront compris que répéter veut dire répéter. Répéter, répéter, répéter dix fois, cent fois le geste, la phrase, l'intention, l'émotion, sa retenue et son éclat. Ils auront accepté leurs larmes, accepté leur maladresse, ils auront éprouvé – tout comme le grand acteur – leur nullité.
Avec eux je suis sans pédagogie. Je leur ai dit dès le début, avec vous je serai metteur en scène et non professeur, c'est-à-dire que ce n'est pas votre entendement ou votre plaisir qui primera, mais celui, supposé, du supposé public. Dès le début je leur ai dit : de même qu'il n'est pas question que ce que nous représenterons soit abouti – "ce n'est qu'un atelier" est d'ailleurs devenu entre nous sujet de plaisanterie, dérision pour masquer l'importance que chacun y accorde – de même il n'est pas question que ce soit indigne, que les projecteurs aient honte de nous. Je me réservais le droit d'annuler les représentations. Et ils ont été d'accord. Bien obligés.
Ils ont annulé des départs en vacances, mis en danger des préparations de concours ou d'examens, ils sont venus malades aux répétitions, ils se sont aimés, agacés, surpris, touchés et pas pour eux, pas pour le profit de leurs doigts ou de leurs sentiments, non pour que, merde, ce soit bien ce qu'on fait.
Ils ont aimé un texte, ils l'ont détesté, découvert, oublié, redécouvert, appris au rasoir, malaxé, mâché avalé jusqu'à la nausée, et tous ces mouvements de mâchoires pour q'il file de leurs lèvres, le texte, avec la douceur de l'évidence.
Ils ont jeté par-dessus les moulins les béquilles du prévu.
Ils ont balancé leur pudeur à la flotte.
Ils se sont livrés pieds et poings liés au hasard d'eux-mêmes.
Ils ont appris la pudeur, non celle de leurs secrets, mais celle de la mise en forme de leurs secrets.
Ils ont su que ce qui intéressait les bois de la scène, les projecteurs du gril, que ce qui suintait des murs d'un théâtre, c'était la question. Laquelle ? Celle-là justement dont ils ignoraient de plus en plus la réponse.
Ils ont fait du théâtre.
Jean-Michel Rabeux
La peur est la même et la concentration, la livraison de soi que le travail commande. Les répétitions ont été, ou presque, les mêmes. Et un soir, comme au théâtre, les lumières se sont éteintes, et leurs rêves il a fallu qu'ils prennent corps.
Ainsi une quinzaine d'innocents du danger ont fait atelier, pour faire du théâtre. Et voilà. Autant que des professionnels de la profession ils auront frôlé cette expérience intérieure qu'il s'agit de mettre dans la lumière, ce qu'on appelle jouer.
Ils auront enduré la violente nécessité du plateau, où leurs personnes petites ont dû s'estomper au profit d'autres personnes – eux-mêmes – imprévisibles et dangereuses. Ils auront enduré cette ascèse de disparition.
Ils auront répété, c'est-à-dire qu'ils auront compris que répéter veut dire répéter. Répéter, répéter, répéter dix fois, cent fois le geste, la phrase, l'intention, l'émotion, sa retenue et son éclat. Ils auront accepté leurs larmes, accepté leur maladresse, ils auront éprouvé – tout comme le grand acteur – leur nullité.
Avec eux je suis sans pédagogie. Je leur ai dit dès le début, avec vous je serai metteur en scène et non professeur, c'est-à-dire que ce n'est pas votre entendement ou votre plaisir qui primera, mais celui, supposé, du supposé public. Dès le début je leur ai dit : de même qu'il n'est pas question que ce que nous représenterons soit abouti – "ce n'est qu'un atelier" est d'ailleurs devenu entre nous sujet de plaisanterie, dérision pour masquer l'importance que chacun y accorde – de même il n'est pas question que ce soit indigne, que les projecteurs aient honte de nous. Je me réservais le droit d'annuler les représentations. Et ils ont été d'accord. Bien obligés.
Ils ont annulé des départs en vacances, mis en danger des préparations de concours ou d'examens, ils sont venus malades aux répétitions, ils se sont aimés, agacés, surpris, touchés et pas pour eux, pas pour le profit de leurs doigts ou de leurs sentiments, non pour que, merde, ce soit bien ce qu'on fait.
Ils ont aimé un texte, ils l'ont détesté, découvert, oublié, redécouvert, appris au rasoir, malaxé, mâché avalé jusqu'à la nausée, et tous ces mouvements de mâchoires pour q'il file de leurs lèvres, le texte, avec la douceur de l'évidence.
Ils ont jeté par-dessus les moulins les béquilles du prévu.
Ils ont balancé leur pudeur à la flotte.
Ils se sont livrés pieds et poings liés au hasard d'eux-mêmes.
Ils ont appris la pudeur, non celle de leurs secrets, mais celle de la mise en forme de leurs secrets.
Ils ont su que ce qui intéressait les bois de la scène, les projecteurs du gril, que ce qui suintait des murs d'un théâtre, c'était la question. Laquelle ? Celle-là justement dont ils ignoraient de plus en plus la réponse.
Ils ont fait du théâtre.
Jean-Michel Rabeux
Saison 1997/1998
J'ai regardé en douce le visage aux yeux graves, à côté de moi, dans le public. J'aimais beaucoup, beaucoup le spectacle ce soir là, mais le jeune homme à côté de moi s'est penché en avant et j'ai vu son visage comme aspiré par le plateau, lèvres ouvertes, stupéfaites, bouche bée. On voyait les surprises se peindre, un vrai paysage qui n'était plus à personne, le jeune homme s'oubliait pour ses rêves. Ses lèvres le prouvaient, vivantes, crispées d'attention ou fendues d'un éclat de rire vite arrêté pour ne pas perdre une miette de la machine, du machin là-bas, sur le plateau, qui déployait des douceurs imprévues, un peu agaçantes. Je voyais en cachette le jeune homme magnifique lâcher la rampe, s'envoler, se perdre. Je l'ai vu perdu. Il est jeune, tout se lit, sa colère aussi. J'ai vu ce que nous cherchons à voir derrière les visages des spectateurs, un tremblement, presque un essoufflement.
Le théâtre, quand je l'aime comme j'aimais ce spectacle auquel nous assistions ce soir là, ne fait pas parler les jeunes hommes, il les fait taire, il ne les informe pas, il les vide, il fait le vide en eux, les laisses – j'espère – légèrement stupides, stupéfiés ne sachant plus où était la question, quant à la réponse il rigole franchement, le théâtre, il se gondole. Il sait qu'il n'y a pas de réponse à la question ouverte dans l'esprit des jeunes gens, un doute peut-être, un doute lui suffit, mais un doute pour toujours.
Nous ne savons rien de plus que le public. Comment prétendre lui apprendre ? L'artiste n'est certainement pas celui qui se lève du cercle pour raconter une histoire exemplaire. Cela le maître le fait très bien pour ses élèves. Le théâtre n'est le maître de personne. Il peut user de la raison, de la culture ou du bon sens, comme le pédagogue, mais il ne devient théâtre que s'il excède la raison, la culture ou le bon sens, si l'acteur qui s'est levé du cercle devient crocodile, dieu chanteur, souple biche ou, comme ce soir-là, macbeth sanglant et gracieux. Ce soir là le théâtre ne dissertait pas, il accouchait dans la douleur (le plaisir), il ne communiquait pas, il estomaquait, il n'informait pas contrairement aux autoroutes du même nom, il mettait en forme. Pas autoroute, non, pas cul de sac non plus, plutôt une rocade suspendue au-dessus de banlieues détériorées et magnifiques comme le jeune homme au visage.
Jean-Michel Rabeux
Le théâtre, quand je l'aime comme j'aimais ce spectacle auquel nous assistions ce soir là, ne fait pas parler les jeunes hommes, il les fait taire, il ne les informe pas, il les vide, il fait le vide en eux, les laisses – j'espère – légèrement stupides, stupéfiés ne sachant plus où était la question, quant à la réponse il rigole franchement, le théâtre, il se gondole. Il sait qu'il n'y a pas de réponse à la question ouverte dans l'esprit des jeunes gens, un doute peut-être, un doute lui suffit, mais un doute pour toujours.
Nous ne savons rien de plus que le public. Comment prétendre lui apprendre ? L'artiste n'est certainement pas celui qui se lève du cercle pour raconter une histoire exemplaire. Cela le maître le fait très bien pour ses élèves. Le théâtre n'est le maître de personne. Il peut user de la raison, de la culture ou du bon sens, comme le pédagogue, mais il ne devient théâtre que s'il excède la raison, la culture ou le bon sens, si l'acteur qui s'est levé du cercle devient crocodile, dieu chanteur, souple biche ou, comme ce soir-là, macbeth sanglant et gracieux. Ce soir là le théâtre ne dissertait pas, il accouchait dans la douleur (le plaisir), il ne communiquait pas, il estomaquait, il n'informait pas contrairement aux autoroutes du même nom, il mettait en forme. Pas autoroute, non, pas cul de sac non plus, plutôt une rocade suspendue au-dessus de banlieues détériorées et magnifiques comme le jeune homme au visage.
Jean-Michel Rabeux
Saison 1998/1999
Le ventre du directeur de théâtre
Le directeur de théâtre ne connaît pas son ventre. Il le mésestime, il l'ignore. Il ignore qu'il est gros de visages et de mots, de cauchemars et de barbe à papa. Il ignore, j'en suis sûr, qu'il est vaste, épanoui, théâtre de ses exploits, champ de ses batailles, rondeurs, éclats, italies, promesses, faiblesses, mots de tendresse.
Et pourtant c'est grâce à son ventre (qui, donc, est, indéniablement, assez gros) que le directeur avale pour son théâtre des théâtres qu'on ne voit nulle part ailleurs, toujours un de plus, un de trop, celui justement dont l'insatiable ne peut se passer et qu'il cueille comme une tomate pour vous le servir sur son plateau, dégoulinant, sucré, souvent rouge. Ce ventre éventre les budgets, pousse les murs, secoue les cocotiers, les têtes, en plein vent, croque à tout va, se couche tard, se lève tôt, pleure, grogne, s'indigne, ruse, plie sous le vent, ne rompt pas, se répand, s'esclaffe, piaffe et résoud.
Il tient la bouche grande ouverte pour les foules, les yeux, les mains, les pieds qui battent les gradins d'un trépignement sonore qu'il adore, le ventre du directeur, qu'il appelle de ses vœux. Il tape des pieds avec eux, des mains, fort, parce qu'il a eu peur.
Le théâtre, vous l'ignoriez, est le fruit d'un dialogue serré d'un ventre à un autre, aussi affamés tous deux, aussi cannibales, avides, jamais repus. Deux Moloch qui voyagent l'un pour l'autre, qui savent se taire pour s'entendre, qui savent disparaître l'un pour l'autre, parce qu'il faut du silence et du vide.
Deux ventres – celui du plateau, celui du directeur – tous deux fort larges, se tiennent tête, se la prennent dans les mains, se la cognent contre les murs, pour qu'accouchent les stupéfactions.
Jean-Michel Rabeux
Le directeur de théâtre ne connaît pas son ventre. Il le mésestime, il l'ignore. Il ignore qu'il est gros de visages et de mots, de cauchemars et de barbe à papa. Il ignore, j'en suis sûr, qu'il est vaste, épanoui, théâtre de ses exploits, champ de ses batailles, rondeurs, éclats, italies, promesses, faiblesses, mots de tendresse.
Et pourtant c'est grâce à son ventre (qui, donc, est, indéniablement, assez gros) que le directeur avale pour son théâtre des théâtres qu'on ne voit nulle part ailleurs, toujours un de plus, un de trop, celui justement dont l'insatiable ne peut se passer et qu'il cueille comme une tomate pour vous le servir sur son plateau, dégoulinant, sucré, souvent rouge. Ce ventre éventre les budgets, pousse les murs, secoue les cocotiers, les têtes, en plein vent, croque à tout va, se couche tard, se lève tôt, pleure, grogne, s'indigne, ruse, plie sous le vent, ne rompt pas, se répand, s'esclaffe, piaffe et résoud.
Il tient la bouche grande ouverte pour les foules, les yeux, les mains, les pieds qui battent les gradins d'un trépignement sonore qu'il adore, le ventre du directeur, qu'il appelle de ses vœux. Il tape des pieds avec eux, des mains, fort, parce qu'il a eu peur.
Le théâtre, vous l'ignoriez, est le fruit d'un dialogue serré d'un ventre à un autre, aussi affamés tous deux, aussi cannibales, avides, jamais repus. Deux Moloch qui voyagent l'un pour l'autre, qui savent se taire pour s'entendre, qui savent disparaître l'un pour l'autre, parce qu'il faut du silence et du vide.
Deux ventres – celui du plateau, celui du directeur – tous deux fort larges, se tiennent tête, se la prennent dans les mains, se la cognent contre les murs, pour qu'accouchent les stupéfactions.
Jean-Michel Rabeux
Saison 1999/2000
JE ME SUIS BARRE
Je suis parti en voyage, j'ai tout plaqué. Je me suis barré de ma plus belle ville du monde, j'ai pris mes cliques, mes claques, j'ai tout grimpé au nord, j'ai délaissé mes amis de ma ville, mes cafés de ma ville, et mes amantes, et mes secrets, et j' suis grimpé là-haut où il pleut tout le temps, là haut où c'est haut, presque plus chez nous les français bien de chez nous, presque chez les barbares qui parlent une langue de barbares qu'eux seuls comprennent.
Je me suis traversé avec une aiguille aimantée qui pointait le nord comme la gare du même nom. TGV, une heure, c'est rien, c'est banlieue à banlieue, oui, oui, mais pas si facile, il y a cinq ans, de venir tournicoter une rose de compas dans les sens qu'on veut, et des sens, au théâtre, il y en a plein, plein de pôles tous aussi magnétiques les uns que les autres.
Un plateau. Ca brille et c'est tout noir comme un cuivre à graver à l'eau forte, mais c'est les spectacles qui le gravent, qui flottent sur les planches comme des icebergs.
Une salle. C'est la mer, aussi profonde qu'une âme d'humain, sa houle c'est les bras des spectateurs qui s'ouvrent ou se ferment sur nous, les artistes, pour nous envoyer en l'air ou nous entraîner vers le fond. Ca allait chier
J'ai poussé la porte de verre, ouverte avec une clé spéciale qu'on m'avait donnée en privilège. L'alarme n'a pas sonné parce que les alarmes me connaissent, et aussi parce que je connaissais le code. Je suis rentré comme un marin monte à bord, inquiet des coups de chiens qui guettent. Je suis rentré avec circonspection.
Juste derrière le verre des portes il y avait un bar, du café au chaud déjà, c'était le matin pour un atelier plateau, du café comme dans le nord, vous pouvez pas comprendre, il n'y a qu'ici que le café c'est comme des hommes, ou comme des mains. Le café du nord qu'est aussi mauvais que c'est possible, vous pouvez pas comprendre comme c'est bon.
Derrière la porte il y avait d'autres marins que moi, il y avait un seul maître à bord après dieu, il y avait dieu, c'était le Théâtre. Le café on l'a bu et c'était fini, la peur, j'étais en mer, j'étais chez moi. Ca allait chier.
Je suis parti en voyage, j'ai tout plaqué. Je me suis barré de ma plus belle ville du monde, j'ai pris mes cliques, mes claques, j'ai tout grimpé au nord, j'ai délaissé mes amis de ma ville, mes cafés de ma ville, et mes amantes, et mes secrets, et j' suis grimpé là-haut où il pleut tout le temps, là haut où c'est haut, presque plus chez nous les français bien de chez nous, presque chez les barbares qui parlent une langue de barbares qu'eux seuls comprennent.
Je me suis traversé avec une aiguille aimantée qui pointait le nord comme la gare du même nom. TGV, une heure, c'est rien, c'est banlieue à banlieue, oui, oui, mais pas si facile, il y a cinq ans, de venir tournicoter une rose de compas dans les sens qu'on veut, et des sens, au théâtre, il y en a plein, plein de pôles tous aussi magnétiques les uns que les autres.
Un plateau. Ca brille et c'est tout noir comme un cuivre à graver à l'eau forte, mais c'est les spectacles qui le gravent, qui flottent sur les planches comme des icebergs.
Une salle. C'est la mer, aussi profonde qu'une âme d'humain, sa houle c'est les bras des spectateurs qui s'ouvrent ou se ferment sur nous, les artistes, pour nous envoyer en l'air ou nous entraîner vers le fond. Ca allait chier
J'ai poussé la porte de verre, ouverte avec une clé spéciale qu'on m'avait donnée en privilège. L'alarme n'a pas sonné parce que les alarmes me connaissent, et aussi parce que je connaissais le code. Je suis rentré comme un marin monte à bord, inquiet des coups de chiens qui guettent. Je suis rentré avec circonspection.
Juste derrière le verre des portes il y avait un bar, du café au chaud déjà, c'était le matin pour un atelier plateau, du café comme dans le nord, vous pouvez pas comprendre, il n'y a qu'ici que le café c'est comme des hommes, ou comme des mains. Le café du nord qu'est aussi mauvais que c'est possible, vous pouvez pas comprendre comme c'est bon.
Derrière la porte il y avait d'autres marins que moi, il y avait un seul maître à bord après dieu, il y avait dieu, c'était le Théâtre. Le café on l'a bu et c'était fini, la peur, j'étais en mer, j'étais chez moi. Ca allait chier.
Saison 2000/2001
Tolérance zéro
La mort n’existe plus, on ne meurt plus, on subit l’erreur de quelqu’un qui – la famille en larmes devant les caméras l’espère bien – sera condamné.
On tue, on ne meurt plus. Le tueur c’est vous. Vous avez, j’en suis mais absolument sûr, quelque chose à vous reprocher. Vous n’êtes pas tout à fait propre, tout à fait sain. Vous n’êtes pas innocent. Vous ne payez pas vos P.V., vous fumez, vous avez oublié votre dernière mammographie, vous ne connaissez pas le taux de nitrate de l’eau que vous buvez, vous dépassez les limitations de vitesse, vous n’êtes pas romantique et vous aimez les frites.
Vous n’êtes pas encore totalement transparent.
J’entendais il y a peu, à la sortie d’un théâtre, une spectatrice s’étonner de la multiplicité des nudités sur nos scènes. Outre que je ne les trouve pas si multiples, je pensai in petto qu’elle n’allait pas finir d’en voir, de la chair. Incarcérés comme sont les corps des jeunes gens, entre les sécurités physiques et les santés mentales, c’est sûr que les artistes vont donner des coups de pied dans les tripes. Et fort. Interdits de tout (sauf de rapporter des sous) les corps vont se venger sur les plateaux, exhiber leurs plaies.
L’opacité de nos corps me paraît être le seul rempart au fascisme lumineux que nous vivons. Parfois sur un plateau des corps en effet font scandale. Parce qu’ils montrent la mort et la vie en une seule image ils font scandale. Parce qu’ils dérouillent, ils font scandale. Parce qu’ils se montrent, c’est-à-dire qu’ils dévoilent ce que les nudités retouchées à l’ordinateur cachent avec soin.
Les corps des théâtres montrent l’inmontrable, ce que notre temps prétend éradiquer : la nuit d’où nous venons, où nous retournons et qui, de ce fait, gît en nous. La nuit des plaisirs et du néant. La nuit des temps. Regardez-les, magnifiquement imparfaits, caressés par l’âge, ambigus, fragiles, humides, pleins de vos rêves. Ils débordent d’excès et de délicatesse. Ils vous imaginent, ils vous fascinent, vous révulsent, vous supposent. Ils vous aiment dans la nuit et le secret.
Notre temps prétend qu’il n’y a plus de nuit, seulement la lumière bien ordonnée du jour télévisuel. Il n’y a plus d’horreur en l’homme, plus d’effroi, plus de jouissance, seulement de la capitalisation.
De prétendre le sexe comme une bluette, notre temps fabrique des serial killers. De prétendre l’amour un conjuguât il fait des solitudes acharnées. De prétendre le politique comme une charité il tue des continents, plutôt au sud. De dire l’économique comme une valeur il mange des gosses à coups d’adidas.
Doucement notre temps met l’homme hors la loi. Heureusement il y a des théâtres – mais pour qui ? et pour combien ? – Ils échappent un peu, encore un peu, au jour. Ils sont plein de nuit.
Jusques à quand ?
Si j’avais 20 ans j’aurais peur.
Jean-Michel Rabeux
La mort n’existe plus, on ne meurt plus, on subit l’erreur de quelqu’un qui – la famille en larmes devant les caméras l’espère bien – sera condamné.
On tue, on ne meurt plus. Le tueur c’est vous. Vous avez, j’en suis mais absolument sûr, quelque chose à vous reprocher. Vous n’êtes pas tout à fait propre, tout à fait sain. Vous n’êtes pas innocent. Vous ne payez pas vos P.V., vous fumez, vous avez oublié votre dernière mammographie, vous ne connaissez pas le taux de nitrate de l’eau que vous buvez, vous dépassez les limitations de vitesse, vous n’êtes pas romantique et vous aimez les frites.
Vous n’êtes pas encore totalement transparent.
J’entendais il y a peu, à la sortie d’un théâtre, une spectatrice s’étonner de la multiplicité des nudités sur nos scènes. Outre que je ne les trouve pas si multiples, je pensai in petto qu’elle n’allait pas finir d’en voir, de la chair. Incarcérés comme sont les corps des jeunes gens, entre les sécurités physiques et les santés mentales, c’est sûr que les artistes vont donner des coups de pied dans les tripes. Et fort. Interdits de tout (sauf de rapporter des sous) les corps vont se venger sur les plateaux, exhiber leurs plaies.
L’opacité de nos corps me paraît être le seul rempart au fascisme lumineux que nous vivons. Parfois sur un plateau des corps en effet font scandale. Parce qu’ils montrent la mort et la vie en une seule image ils font scandale. Parce qu’ils dérouillent, ils font scandale. Parce qu’ils se montrent, c’est-à-dire qu’ils dévoilent ce que les nudités retouchées à l’ordinateur cachent avec soin.
Les corps des théâtres montrent l’inmontrable, ce que notre temps prétend éradiquer : la nuit d’où nous venons, où nous retournons et qui, de ce fait, gît en nous. La nuit des plaisirs et du néant. La nuit des temps. Regardez-les, magnifiquement imparfaits, caressés par l’âge, ambigus, fragiles, humides, pleins de vos rêves. Ils débordent d’excès et de délicatesse. Ils vous imaginent, ils vous fascinent, vous révulsent, vous supposent. Ils vous aiment dans la nuit et le secret.
Notre temps prétend qu’il n’y a plus de nuit, seulement la lumière bien ordonnée du jour télévisuel. Il n’y a plus d’horreur en l’homme, plus d’effroi, plus de jouissance, seulement de la capitalisation.
De prétendre le sexe comme une bluette, notre temps fabrique des serial killers. De prétendre l’amour un conjuguât il fait des solitudes acharnées. De prétendre le politique comme une charité il tue des continents, plutôt au sud. De dire l’économique comme une valeur il mange des gosses à coups d’adidas.
Doucement notre temps met l’homme hors la loi. Heureusement il y a des théâtres – mais pour qui ? et pour combien ? – Ils échappent un peu, encore un peu, au jour. Ils sont plein de nuit.
Jusques à quand ?
Si j’avais 20 ans j’aurais peur.
Jean-Michel Rabeux
Saison 2001/2002
Lettre ouverte à Mesdames Mesdemoiselles Messieurs les oiseaux
Il s'agit parfois, au théâtre, qu'il n'y ait pas une histoire mais des façons de numéros (inoubliables évidemment), pas de psychologies mais une logique dramatique, fût-elle explosée, pas de bons sentiments mais des plaisirs si vifs qu'ils arrêteront le sang dans les veines (évidemment). Il s'agit que les mots ne soient pas des outils de communication, comme on nous en serine, mais des armes chirurgicales, des touches de pinceau, des notes de musique, des corbeilles de seins alourdis, que les corps ne soient pas de papier dactylographié mais écorchables et voluptueux, c'est-à-dire fragiles de mort et d'amour, que les rires soient noirs, les pleurs rigolards, les strip-teases verbaux, le verbe impératif comme d'un cerf.
O Messieurs étoilés, Mesdames de cœur, Mes chéris les spectateurs, laissez-nous la liberté des corps énigmatiques, ils parlent d'eux-mêmes. De quoi ?
Plutôt des débuts et des fins, de l'avant et de l'après. Du présent à la lumière que nous sommes de passage. Cabaret avec célèbres numéros internationaux d'Eros – ce que j'appelle l'avant, par quoi nous naissons – et de Thanatos – ce par quoi nous finissons. Nous sommes et sexués et mortels, j'en suis quelquefois désolé mais c'est ainsi, pour le meilleur et pour le pire. C'est souvent le sujet : déshabiller le présent pour s'amuser de notre désolante humanité.
Autrement dit, en vrac et par aphorismes (grotesques évidemment) :
. Mourir et vivre ne vont pas l'un sans l'autre. Ne pas l'oublier, s'il vous plaît, sous peine des regrettables abus du Pouvoir.
. Dieu est mort, pas la mort, forgeons des rites.
. Héritier du siècle des lumières, y rajouter la nuit.
. Une âme sans corps il n'y en a pas, cessons donc le mépris de nos chairs sur nos plateaux (et partout). Aïe ! Aïe ! Aïe ! Aujourd'hui ça empire la haine des voluptés.
. La fidélité (libre) n'est pas à confondre avec l'exclusivité (enchaînée).
. Le sacro-saint sens n'est qu'un des fils du théâtre.
. Le théâtre est un rite païen enchantant la seule gloire contemporaine : la réinvention du néant.
. L'ambigu (cabaret s'il en fut) qui préside aux acteurs est sur ce plateau la seule Nature acceptée (avec la monstruosité).
. Les chairs seules profèrent.
. Rire est beaucoup plus terrible que pleurer.
. Le théâtre est une charge furieuse contre le Bon Sens, le Bon Sentiment, l'Ordre des Choses, l'Affaire Entendue, la Nature des Corps, l'Académisme, la Majorité et l'Ennui.
. Le théâtre pénètre le Pouvoir pour l'ensemencer. Forcément ça fait mal. Ainsi le théâtre est-il la douleur du Pouvoir.
. Parfois le théâtre dit des mots avec ses yeux, en silence, et le cerveau aussi frissonne.
Ça parle de quoi au théâtre ? De tout ce qui se tait. Tout l'univers tu (et même plus) est dans le théâtre, tout l'expectatif univers, aussi expectatif que votre esprit le sera, j'espère, quand vous sortirez des salles en voletant avec les autres spectateurs, vers les cintres, nos cieux ombragés.
Jean-Michel Rabeux
Il s'agit parfois, au théâtre, qu'il n'y ait pas une histoire mais des façons de numéros (inoubliables évidemment), pas de psychologies mais une logique dramatique, fût-elle explosée, pas de bons sentiments mais des plaisirs si vifs qu'ils arrêteront le sang dans les veines (évidemment). Il s'agit que les mots ne soient pas des outils de communication, comme on nous en serine, mais des armes chirurgicales, des touches de pinceau, des notes de musique, des corbeilles de seins alourdis, que les corps ne soient pas de papier dactylographié mais écorchables et voluptueux, c'est-à-dire fragiles de mort et d'amour, que les rires soient noirs, les pleurs rigolards, les strip-teases verbaux, le verbe impératif comme d'un cerf.
O Messieurs étoilés, Mesdames de cœur, Mes chéris les spectateurs, laissez-nous la liberté des corps énigmatiques, ils parlent d'eux-mêmes. De quoi ?
Plutôt des débuts et des fins, de l'avant et de l'après. Du présent à la lumière que nous sommes de passage. Cabaret avec célèbres numéros internationaux d'Eros – ce que j'appelle l'avant, par quoi nous naissons – et de Thanatos – ce par quoi nous finissons. Nous sommes et sexués et mortels, j'en suis quelquefois désolé mais c'est ainsi, pour le meilleur et pour le pire. C'est souvent le sujet : déshabiller le présent pour s'amuser de notre désolante humanité.
Autrement dit, en vrac et par aphorismes (grotesques évidemment) :
. Mourir et vivre ne vont pas l'un sans l'autre. Ne pas l'oublier, s'il vous plaît, sous peine des regrettables abus du Pouvoir.
. Dieu est mort, pas la mort, forgeons des rites.
. Héritier du siècle des lumières, y rajouter la nuit.
. Une âme sans corps il n'y en a pas, cessons donc le mépris de nos chairs sur nos plateaux (et partout). Aïe ! Aïe ! Aïe ! Aujourd'hui ça empire la haine des voluptés.
. La fidélité (libre) n'est pas à confondre avec l'exclusivité (enchaînée).
. Le sacro-saint sens n'est qu'un des fils du théâtre.
. Le théâtre est un rite païen enchantant la seule gloire contemporaine : la réinvention du néant.
. L'ambigu (cabaret s'il en fut) qui préside aux acteurs est sur ce plateau la seule Nature acceptée (avec la monstruosité).
. Les chairs seules profèrent.
. Rire est beaucoup plus terrible que pleurer.
. Le théâtre est une charge furieuse contre le Bon Sens, le Bon Sentiment, l'Ordre des Choses, l'Affaire Entendue, la Nature des Corps, l'Académisme, la Majorité et l'Ennui.
. Le théâtre pénètre le Pouvoir pour l'ensemencer. Forcément ça fait mal. Ainsi le théâtre est-il la douleur du Pouvoir.
. Parfois le théâtre dit des mots avec ses yeux, en silence, et le cerveau aussi frissonne.
Ça parle de quoi au théâtre ? De tout ce qui se tait. Tout l'univers tu (et même plus) est dans le théâtre, tout l'expectatif univers, aussi expectatif que votre esprit le sera, j'espère, quand vous sortirez des salles en voletant avec les autres spectateurs, vers les cintres, nos cieux ombragés.
Jean-Michel Rabeux
Saison 2002/2003
Il y a, dans la vie d'un artiste, comme on dit, une sorte de mystère qui le tarabuste, même la nuit, qui lui ôte l'appétit, lui ôte les couleurs des choses, lui ôte les choses. C'est un mystère plus puissant que les vagues de l'océan, que l'artiste, même planté devant, ne voit d'ailleurs plus quand cette douloureuse énigme le saisit dans ses ongles. Le soleil ou la pluie lui sont également indifférents, il ne les voit plus qu'à travers un nuage, son corps est tout déréglé, s'il a des règles il les perd comme les femmes qui vont enfanter, parce que ce mystère est un enfantement aussi, une conception et un déchirement sanglant.
Eh oui !
Je n'en parle jamais, de lui, du mystère. Je parle souvent des machines auxquelles il m'oblige sur les plateaux depuis trente ans dérisoires mécaniques qui durent la vie d'un papillon et tentent de répondre à cette injonction mystérieuse, originelle comme la faute, ce mystère d'origine, cherchant l'origine, la naissance de tout, l'original et le final, la disparition de tout, cherchant sur les plateaux quelle est la matière dont sont faits les rêves comme dit l'autre, la matière tout court, qui nous anime, la matière de l'âme, qu'est-ce que je fais là, dans le noir ? Le monde est grand et si beau et si terrible, le pire comme d'habitude est aux portes du politique et ça mériterait bataille, et moi je m'enferme dans la nuit cruelle des salles de théâtre à chercher d'autres mondes, d'autres rêves, d'autres corps, d'autres lois que ceux que mon enfance (la vôtre) m'imposa.
Pourquoi ? C'est ça le mystère, ce mot : pourquoi, sans réponse, même la question est ridicule, obscène top secret. Ce que l'artiste éprouve du monde et en invente n'est pas plus mystérieux, pas moins, que ce que vous éprouvez et inventez vous-mêmes. Le mystère c'est : pourquoi ce besoin en lui de le faire partager ? De quel droit imposer ses rêves, quel orgueil ? Pourquoi nous autres du plateau avons-nous en réserve dans le fond de la gorge le cri rauque du bouc prêt à être égorgé par le rite et le coutelas ? Le cri émis par le bouc émissaire quand on le saigne ? Quel besoin d'être le bouc émissaire, d'être son cri, son chant, ce chant qui porte le nom de tragédie ?
Jean-Michel Rabeux
Eh oui !
Je n'en parle jamais, de lui, du mystère. Je parle souvent des machines auxquelles il m'oblige sur les plateaux depuis trente ans dérisoires mécaniques qui durent la vie d'un papillon et tentent de répondre à cette injonction mystérieuse, originelle comme la faute, ce mystère d'origine, cherchant l'origine, la naissance de tout, l'original et le final, la disparition de tout, cherchant sur les plateaux quelle est la matière dont sont faits les rêves comme dit l'autre, la matière tout court, qui nous anime, la matière de l'âme, qu'est-ce que je fais là, dans le noir ? Le monde est grand et si beau et si terrible, le pire comme d'habitude est aux portes du politique et ça mériterait bataille, et moi je m'enferme dans la nuit cruelle des salles de théâtre à chercher d'autres mondes, d'autres rêves, d'autres corps, d'autres lois que ceux que mon enfance (la vôtre) m'imposa.
Pourquoi ? C'est ça le mystère, ce mot : pourquoi, sans réponse, même la question est ridicule, obscène top secret. Ce que l'artiste éprouve du monde et en invente n'est pas plus mystérieux, pas moins, que ce que vous éprouvez et inventez vous-mêmes. Le mystère c'est : pourquoi ce besoin en lui de le faire partager ? De quel droit imposer ses rêves, quel orgueil ? Pourquoi nous autres du plateau avons-nous en réserve dans le fond de la gorge le cri rauque du bouc prêt à être égorgé par le rite et le coutelas ? Le cri émis par le bouc émissaire quand on le saigne ? Quel besoin d'être le bouc émissaire, d'être son cri, son chant, ce chant qui porte le nom de tragédie ?
Jean-Michel Rabeux
Saison 2003/2004
Je me dis en secret mais très fort.
Je me dis : je n'aime pas le pouvoir et le pouvoir me le rend bien. Je me dis : ne fais pas du théâtre pour les gens qui aiment le pouvoir, pour les gens qui pratiquent le pouvoir, même si tu dépends d'eux, ou plutôt même si ton théâtre, comme tous les théâtres, dépend d'eux. Résiste à la tentation d'être sur le même terrain que le roi. Sois ailleurs, là où le roi ne va jamais se pencher, par peur de lui-même. Ce qui fait qu'il est roi.
N'endors pas ton théâtre sous prétexte qu'un théâtre endormi siège royalement dans nos théâtres républicains, sa somnolence artistique bien planquée par les bons sentiments politiques. Je me dis : ne ronronne pas, éructe, ne ronronne pas, chuchote.
Méfie-toi des applaudissements. Aime-les comme une surprise, un inattendu. Les applaudissements ne sont pas un projet, ils ne font pas œuvre. Ils font seulement à l'œuvre un très joli décolleté plongeant.
Si tu veux travailler pour le public, oublie le public. Fais-le disparaître de ta pensée, de ton amour, de ta détestation. Si tu veux faire apparaître le public, fais-le disparaître en toi. Méfie-toi de vouloir lui plaire. Cherches-tu à te plaire à toi-même en répétition ? Non, non tu cherches à être à l'œuvre. Cherche l'œuvre non le public.
Méfie-toi de ta pensée politique. Si tu veux du politique pour les spectateurs oublie le politique sur ton plateau, cherche à l'oublier, ta pensée politique. Elle n'intéresse personne, personne. Le plateau n'appartient pas à ta pensée. Est-ce que la toile du peintre appartient à la pensée du peintre ou à l'œil du spectateur ? Le plateau n'est pas ton café du commerce où tu vendrais tes idées. Est-ce que Léonard a eu une bonne idée en peignant Mona Lisa ? Lautréamont en écrivant Maldoror ? etc... etc...
Cherche les langages du plateau, de toutes sortes, mais trouve des langues scéniques justes pour les textes qu'elles portent. Mets l'acteur avant le texte, mets le texte avant l'acteur. Seulement en contre-poussant ces deux feux, textes et acteurs, ils apparaîtront aux spectateurs, s'ouvriront pour lui, se glisseront en lui pour le saisir au cœur, à la gorge, au ventre, au sexe, à la langue, en riant. Pour le saisir à d'autres endroits de lui, que lui et nous ignorons totalement.
Cherche la langue juste pour Eschyle, la langue juste pour Feydeau. Comment faire comprendre que tragique et grotesque se côtoient, que Feydeau et Racine c'est pareil, qu'il s'agit pareillement de destins irrémédiables exprimés par une langue irrémédiable. Mécanique du vers alexandrin contre mécanique de l'effet grotesque. Dans laquelle des deux machines s'agite et se débat le plus profond de nous ? Bien malin qui a la réponse. Un homme de pouvoir peut-être.
Comment faire comprendre que le théâtre ne doit pas être sérieux. Ne dit-on pas sérieux comme un pape. Il doit être terrible le théâtre, parfois, effroyable si on veut, mais sérieux jamais. La mesure du théâtre ce n'est pas la mesure, la belle pensée mesurée française, formatée française. La mesure du théâtre c'est l'excès mis en mesure, l'éclat mis en forme, le chaos mis en orbite, le noir mis en lumière, le sang mis en rouge, le rire qui explose.
Jean-Michel Rabeux
Je me dis : je n'aime pas le pouvoir et le pouvoir me le rend bien. Je me dis : ne fais pas du théâtre pour les gens qui aiment le pouvoir, pour les gens qui pratiquent le pouvoir, même si tu dépends d'eux, ou plutôt même si ton théâtre, comme tous les théâtres, dépend d'eux. Résiste à la tentation d'être sur le même terrain que le roi. Sois ailleurs, là où le roi ne va jamais se pencher, par peur de lui-même. Ce qui fait qu'il est roi.
N'endors pas ton théâtre sous prétexte qu'un théâtre endormi siège royalement dans nos théâtres républicains, sa somnolence artistique bien planquée par les bons sentiments politiques. Je me dis : ne ronronne pas, éructe, ne ronronne pas, chuchote.
Méfie-toi des applaudissements. Aime-les comme une surprise, un inattendu. Les applaudissements ne sont pas un projet, ils ne font pas œuvre. Ils font seulement à l'œuvre un très joli décolleté plongeant.
Si tu veux travailler pour le public, oublie le public. Fais-le disparaître de ta pensée, de ton amour, de ta détestation. Si tu veux faire apparaître le public, fais-le disparaître en toi. Méfie-toi de vouloir lui plaire. Cherches-tu à te plaire à toi-même en répétition ? Non, non tu cherches à être à l'œuvre. Cherche l'œuvre non le public.
Méfie-toi de ta pensée politique. Si tu veux du politique pour les spectateurs oublie le politique sur ton plateau, cherche à l'oublier, ta pensée politique. Elle n'intéresse personne, personne. Le plateau n'appartient pas à ta pensée. Est-ce que la toile du peintre appartient à la pensée du peintre ou à l'œil du spectateur ? Le plateau n'est pas ton café du commerce où tu vendrais tes idées. Est-ce que Léonard a eu une bonne idée en peignant Mona Lisa ? Lautréamont en écrivant Maldoror ? etc... etc...
Cherche les langages du plateau, de toutes sortes, mais trouve des langues scéniques justes pour les textes qu'elles portent. Mets l'acteur avant le texte, mets le texte avant l'acteur. Seulement en contre-poussant ces deux feux, textes et acteurs, ils apparaîtront aux spectateurs, s'ouvriront pour lui, se glisseront en lui pour le saisir au cœur, à la gorge, au ventre, au sexe, à la langue, en riant. Pour le saisir à d'autres endroits de lui, que lui et nous ignorons totalement.
Cherche la langue juste pour Eschyle, la langue juste pour Feydeau. Comment faire comprendre que tragique et grotesque se côtoient, que Feydeau et Racine c'est pareil, qu'il s'agit pareillement de destins irrémédiables exprimés par une langue irrémédiable. Mécanique du vers alexandrin contre mécanique de l'effet grotesque. Dans laquelle des deux machines s'agite et se débat le plus profond de nous ? Bien malin qui a la réponse. Un homme de pouvoir peut-être.
Comment faire comprendre que le théâtre ne doit pas être sérieux. Ne dit-on pas sérieux comme un pape. Il doit être terrible le théâtre, parfois, effroyable si on veut, mais sérieux jamais. La mesure du théâtre ce n'est pas la mesure, la belle pensée mesurée française, formatée française. La mesure du théâtre c'est l'excès mis en mesure, l'éclat mis en forme, le chaos mis en orbite, le noir mis en lumière, le sang mis en rouge, le rire qui explose.
Jean-Michel Rabeux
Saison 2004/2005
Scène Etrangère
Une scène, je me dis une scène doit toujours être étrangère. "Songez que je vous parle…" aboie Hippolyte qui ne sait pas les mots. Une scène doit être comme Hippolyte, d'amour sauvage, et un peu ignorer ce que parler veut dire. Une scène vient toujours d'ailleurs, son voyage c'est votre imaginaire allé avec le nôtre.
Perplexes sous les cintres nous le sommes souvent parce que les cintres nous proposent des étrangetés dont nous savons bien qu'elles sont en nous. Qu'ai-je à faire des meurtres familiaux des Atrides ? De la baignoire ensanglantée, de la hache et du filet ? Et de la folie d'Oreste et de la lubricité de Clytemnestre ? Et encore moins de la dévoration de ses enfants cuits par Thyeste. Pour moi aussi la Méditerranée est douce et doux le regard des enfants.
Et pourtant sous les cintres immuables et mobiles comme les étoiles s'opèrent ces cruautés par nos mains pour vos yeux. Que faisons-nous à jouer ce jeu ensemble, sinon prendre le large, l'exil, étrangers à la raison et aux lois ?
Je suis habitué depuis longtemps, depuis toujours, à ce qu'une terre, une langue, tout un pays, gisent en moi sans que j'y sois pour grand-chose, un pays en moi que j'explore par force avec effroi ou délice et dont je sais qu'il me restera pour toujours lointain autant que familier. Criard, agité, énigmatique et païen, ruisselant de sang, de corps, d'excès, de confettis et de gloussements. En moi des scènes étranges que je ne comprends pas plus que le napolitain du Querelle* du Festival, mais que je comprends très bien, parce que c'est quand je ne sais pas pourquoi que je comprends vraiment. La scène étrange me rend étranger à moi-même, saisi d'une émotion que je n'attendais pas, pris par surprise à la gorge.
Une scène, je me dis une scène doit toujours, un peu, être ob-scène, porter sur ses planches ce que la bienséance, ou simplement l'ordre des choses, nous interdit d'usage et même de pensée. C'est ainsi qu'au théâtre il n'y a pas deux sexes mais au moins trois, il n'y a pas de vêtements mais des parures, pas de visages mais des âmes à nu, pas de fards mais des plaies, pas de mots mais des armes proférées, pas de Nature mais des faux cils, la vie intense qui donne des coups de talon aiguille, pas de Beauté mais au moins mille, pas d'âge mais l'abîme du temps, pas de mort puisqu'on se relève et ainsi je ressuscite tous les amis que la vraie vie m'a tué, pas de famille mais le dessous des cartes, pas de pouvoir mais des dents qui brillent dans les projecteurs, pas de sexe gonflé mais notre effroi de le voir bondir ou s'ouvrir, c'est ainsi qu'au théâtre tout nous est permis et de tuer et d'aimer et de désirer et de mourir et de rire de mourir, et ainsi nous sommes étrangers et ainsi nous ne sommes pas tout à fait fous.
Jean-Michel Rabeux
*mise en scène de Antonio Latella
Une scène, je me dis une scène doit toujours être étrangère. "Songez que je vous parle…" aboie Hippolyte qui ne sait pas les mots. Une scène doit être comme Hippolyte, d'amour sauvage, et un peu ignorer ce que parler veut dire. Une scène vient toujours d'ailleurs, son voyage c'est votre imaginaire allé avec le nôtre.
Perplexes sous les cintres nous le sommes souvent parce que les cintres nous proposent des étrangetés dont nous savons bien qu'elles sont en nous. Qu'ai-je à faire des meurtres familiaux des Atrides ? De la baignoire ensanglantée, de la hache et du filet ? Et de la folie d'Oreste et de la lubricité de Clytemnestre ? Et encore moins de la dévoration de ses enfants cuits par Thyeste. Pour moi aussi la Méditerranée est douce et doux le regard des enfants.
Et pourtant sous les cintres immuables et mobiles comme les étoiles s'opèrent ces cruautés par nos mains pour vos yeux. Que faisons-nous à jouer ce jeu ensemble, sinon prendre le large, l'exil, étrangers à la raison et aux lois ?
Je suis habitué depuis longtemps, depuis toujours, à ce qu'une terre, une langue, tout un pays, gisent en moi sans que j'y sois pour grand-chose, un pays en moi que j'explore par force avec effroi ou délice et dont je sais qu'il me restera pour toujours lointain autant que familier. Criard, agité, énigmatique et païen, ruisselant de sang, de corps, d'excès, de confettis et de gloussements. En moi des scènes étranges que je ne comprends pas plus que le napolitain du Querelle* du Festival, mais que je comprends très bien, parce que c'est quand je ne sais pas pourquoi que je comprends vraiment. La scène étrange me rend étranger à moi-même, saisi d'une émotion que je n'attendais pas, pris par surprise à la gorge.
Une scène, je me dis une scène doit toujours, un peu, être ob-scène, porter sur ses planches ce que la bienséance, ou simplement l'ordre des choses, nous interdit d'usage et même de pensée. C'est ainsi qu'au théâtre il n'y a pas deux sexes mais au moins trois, il n'y a pas de vêtements mais des parures, pas de visages mais des âmes à nu, pas de fards mais des plaies, pas de mots mais des armes proférées, pas de Nature mais des faux cils, la vie intense qui donne des coups de talon aiguille, pas de Beauté mais au moins mille, pas d'âge mais l'abîme du temps, pas de mort puisqu'on se relève et ainsi je ressuscite tous les amis que la vraie vie m'a tué, pas de famille mais le dessous des cartes, pas de pouvoir mais des dents qui brillent dans les projecteurs, pas de sexe gonflé mais notre effroi de le voir bondir ou s'ouvrir, c'est ainsi qu'au théâtre tout nous est permis et de tuer et d'aimer et de désirer et de mourir et de rire de mourir, et ainsi nous sommes étrangers et ainsi nous ne sommes pas tout à fait fous.
Jean-Michel Rabeux
*mise en scène de Antonio Latella
Edito de la MC93
Avril 2007
On se ballade avec Le Songe depuis un mois et demi. On parcourt la France profonde, pas si profonde que ça: Lille, Strasbourg, c'est des capitales de théâtre après tout. Mais aussi Dunkerque, Mâcon, Forbach, Verdun. Très profonde parfois. On joue Le Songe d'une nuit d'été, et j'ai l'impression qu'on joue un Copi déjanté, ou que je reprends l'Eloge de la pornographie, que j'ai créé il y a 15, 20 ans, ce qu'à l'évidence je ne pourrais plus faire aujourd'hui, sauf peut-être en festival, deux représentations, devant des happy few. Non, non, c'est Le Songe, une comédie féerique de Shakespeare. Certes, avec travestissements, tu parles d'une surprise, palots entre même sexe, bite d'âne de 97 centimètres de long, etc, etc. Evidemment les désirs se mélangent un peu dans tous les sens, les amours sont cruelles: Le Songe, quoi, que je me suis appliqué à érotiser à plaisir, mais, comment dire, légèrement, avec le rire pour échapper au pire du rêve, quand ça commence à chauffer. C'est une comédie, nom de dieu, contrairement à Macbeth où tu n'échappes à rien, comme celui du Standard Idéal. Dans celui là, pas de recoin où se planquer. Dans mon Songe au contraire, il y a du contre jour, tout n'est pas aveuglant d'obscénité. J'avance dans la nuit des désirs, mais masqué, très masqué, trop masqué pour mon goût, mon goût à moi. C'est de bonne guerre, je savais qu'il y aurait des jeunes. Okay, allons-y doucement, mais allons-y, faisons notre boulot de théâtre, que ça tremble en eux, mais délicatement, ou grotesquement, ouf, ils l'ont échappé belle, un instant ils ont cru qu'on allait y aller vraiment, vers la tuerie, l'obscène périssable de nos corps animaux. Par parenthèse je me dis, et je vous dis:allez jouer le Macbeth de Jürgen Gosch à Dunkerque, chez mon amie Laverge, je vous souhaite bonne chance. Il faut dire ces choses qu'on ne dit jamais à Paris: certains spectacles sont in montrables à une large part du public du théâtre public, et ce n'est pas la faute des directeurs, non, non, c'est la faute du public. Beaucoup de directeurs font tout ce qu'ils peuvent pour desserrer l'étau du cerveau du citoyen moyen qui pense (?) comme tout le monde en ce moment, qu'au théâtre le pire pour "nos jeunes" c'est le sexe et ses crimes. A la télé, à la pub, sur le net, on a le droit : c'est l'argent qui cause, l'argent a tous les droits. La culture n'a que le droit de cultiver, c'est-à-dire de toucher à rien.
Donc j'ai fait gaffe, et ça m'amusait de le faire, adoucir. Et puis voilà, à ma grande, très grande stupéfaction, une bonne part des spectateurs - pas tous évidemment, et pas majoritaires, évidemment, mais enfin, beaucoup, on le sent parfois très fort lors de certaines représentations - beaucoup sont stupéfaits eux aussi, mais d'effroi, scotchés comme devant un peep show hard (il n'y a aucune nudité totale dans le spectacle). Ils me font penser à la prostituée que Baudelaire amène au Louvres et qui est très, très choquée par les nus qu'elle y voit. Je n'invente pas, ce n'est pas de la parano. Je les rencontre de plein de façon après les représentations. Par exemple, à la faculté de Villeneuve d'Ascq, une jeune fille en troisième année, option théâtre, une jolie jeune fille souriante, amusée, mais ferme qui me dit: ça, je n'aurais vraiment pas voulu le voir avec mes parents. LE SONGE!!!!!!!!! Eh oui, c'est comme ça, elle avait le ventre à nu jusqu'au raz du pubis et un joli sourire. On pourrait se dire : Alléluia, le théâtre demeure un truc dangereux, oui, oui. Mais non.
Ils sont, les jeunes, je m'en aperçois, tellement drogués de télé, de faux-vrai, de réel complètement virtuel, de corps sexy retouchés par ordi, des corps impossibles qu'on leur dit être les vrais corps, ceux qu'ils doivent se forger, nom de dieu, s'ils veulent avoir la moindre chance de plaire. Et ça se mélange, en bouillie d'images, aux corps déchiquetés par les bombes, par la faim, par le sida, le palu, aux âmes déchiquetées par la bêtise des reality shows, par l'ordre moral, wasp d'un côté, intégro-fachos de l'autre. Ca, ils en avalent tous les jours, des corps maltraités par les guerres. Ca ne les empêche pas de dormir, apparemment. Et ils vont les chercher sur le net, ils consultent les sites crades où on assiste à de vraies scènes de torture, ils se filment en train de casser la gueule à leur bouc émissaire préféré. Et quand on arrive, ils tombent dans les pommes parce qu'un jeune mec laisse glisser sa robe à ses pieds et apparaît nu, EN STRING, là ils frémissent, gémissent, comme si on leur avait planté un tison ardent dans le fond du fondement, comme dit Will. Le Darfour, ça va, mais une bite d'âne en mousse, c'est vraiment traumatisant. Vite, créons une cellule psychologique pour qu'ils puissent faire le deuil de leur adolescente pureté.
On a rivé en eux la haine de leurs corps, la haine de leurs rêves secrets, rutilants comme le sang, rutilants comme l'amour aussi nous fait rutiler. Nos trois charmants monothéismes, relayés de toute part par les progressistes et les réacs unis dans le même combat de propreté-sécurité, les tiennent corsetés et fiers de l'être. Et tellement de choses les confortent dans leur mépris des corps: LA maladie à capote, les pubs à poil assénées sans cesse, les féminismes puritains, les nouvelles misogynies vieilles comme le monde. Alors ça y va les tournantes tueuses, pourquoi s'en priver du pire, puisque le sexe de toute façon c'est le pire, avec tous ces pédophiles qui rodent partout. Le sexe c'est quoi? Un désir d'adulte pour violer un gosse, pour le pire. Les psy le leur serinent à la télé, c'est bien une preuve que c'est vrai. Et j'en oublie plein, de l'Etat qui se mêle de nos amours, des flics qui s'en mêlent, de la Justice, vous savez, celle que nos intellos font naître avec la Démocratie et le Théâtre, la vraie Justice juste, la Justice judiciaire quoi, que les réacs et les progressistes appellent au secours à chaque fait divers, et un fait divers maintenant c'est un gosse de quatre ans qui baisse la culotte d'une gosse de trois ans. Pédophile va.
Et nous, les théâtreux, enfin certains, on est au milieu, comme des cons, à dire mais non, mais non, l'humain ne se vit pas propre comme dans une série télé, à dire qu'aimer ça fait mal, ou ça fait trop de bien, à dire, oui ça fout le bordel le désir, le désir ça désire des bites d'âne, le cul de sa sœur, les nœuds des arbres, ou que sais-je d'autre, ça fait nos rêves pas corrects du tout, pleins de nicotine, de cambrures de biches, de sucreries, de drogues dures comme des sexes, sombres comme des forêts ou des backrooms, sombres comme la mélancolie de nos amours. Mais ils ne savent plus ce que c'est, tout ça, ils ne savent plus ce qu'est Shakespeare, ils ne savent plus ce qu'est leur corps, qu'ils en ont un, et qui peut leur servir à bien des choses. Quant aux corps des autres, alors là, mystère et boule de gomme. Soit disant, évidemment, soit disant. Parce que cette absence, cette disparition de leurs disparités secrètes, c'est du toc évidemment. Ca ne disparaît pas l'humain, ça leur saute à la gorge dès que possible, ça les rend nerveux comme des nervis, des flics, des curés intégraux, et nous y revoilà. Il se prépare une bonne série de serial killeurs, de ceux du genre du juge d'Outreau, totalement NORMAUX, totalement FANATIQUES. De ceux du genre qui égorgent leurs sœurs pour l'honneur et qui violent les autres. De ceux pour qui la Famille est la valeur majeure, on connaît, la Patrie n'est pas loin, et voilà le Travail qui rapplique. Ca vous rappelle rien?
Je suis en colère. Mon prochain spectacle je l'interdirai aux moins de dix-huit ans pour ne pas être emmerdé par leur putain de Loi envahissante. Le théâtre je le refermerai sur une élite, comme dans le temps, appelons la comme ça. Pas une élite de fric et de pouvoir, non bien sûr, une élite de liberté de pensée et de plaisir. En sera exclu cette jeune fille brune, très émue, très rigolarde, qui me dit à une rencontre après le spectacle, à Dunkerque justement : - "J'ai adoré votre truc, adoré, j'ai pleuré, j'ai rigolé." Et la maman, voilée, qui s'encadre timidement à la porte de la salle. – "Oui, oui, j'arrive maman, elle ose pas entrer, c'est dommage ça lui plairait." Tant pire pour elle, je l'abandonne au populaire, au Boulevard, à la télé and Co. Je démissionne du politique, d'aller faire vaciller l'âme d'un jeune homme, jusqu'aux larmes, jusqu'à la tolérance de lui-même. Je démissionne de ce pourquoi j'ai toujours fait du théâtre. Qu'ils aillent à leur perte, mais sans moi. Rien ne me va plus, je me bute partout, à chaque écran de télé je me bute la gueule, à chaque page de journal. J'ai l'impression d'être un poisson qui ne serait pas dans le bon bocal, on m'a mis dans de l'eau de Javel, ça me brûle les yeux, moi qui aime tant voir la souple beauté de la mort dans un corps de jeune fille, ça me crame l'âme jusqu'aux os, jusqu'au squelette, leur sale flotte sécurisée, garantie sans danger, elle m'a bouffé les chairs, je ne suis plus qu'un squelette bringuebalant, je me fais la malle.
Jean-Michel Rabeux
Donc j'ai fait gaffe, et ça m'amusait de le faire, adoucir. Et puis voilà, à ma grande, très grande stupéfaction, une bonne part des spectateurs - pas tous évidemment, et pas majoritaires, évidemment, mais enfin, beaucoup, on le sent parfois très fort lors de certaines représentations - beaucoup sont stupéfaits eux aussi, mais d'effroi, scotchés comme devant un peep show hard (il n'y a aucune nudité totale dans le spectacle). Ils me font penser à la prostituée que Baudelaire amène au Louvres et qui est très, très choquée par les nus qu'elle y voit. Je n'invente pas, ce n'est pas de la parano. Je les rencontre de plein de façon après les représentations. Par exemple, à la faculté de Villeneuve d'Ascq, une jeune fille en troisième année, option théâtre, une jolie jeune fille souriante, amusée, mais ferme qui me dit: ça, je n'aurais vraiment pas voulu le voir avec mes parents. LE SONGE!!!!!!!!! Eh oui, c'est comme ça, elle avait le ventre à nu jusqu'au raz du pubis et un joli sourire. On pourrait se dire : Alléluia, le théâtre demeure un truc dangereux, oui, oui. Mais non.
Ils sont, les jeunes, je m'en aperçois, tellement drogués de télé, de faux-vrai, de réel complètement virtuel, de corps sexy retouchés par ordi, des corps impossibles qu'on leur dit être les vrais corps, ceux qu'ils doivent se forger, nom de dieu, s'ils veulent avoir la moindre chance de plaire. Et ça se mélange, en bouillie d'images, aux corps déchiquetés par les bombes, par la faim, par le sida, le palu, aux âmes déchiquetées par la bêtise des reality shows, par l'ordre moral, wasp d'un côté, intégro-fachos de l'autre. Ca, ils en avalent tous les jours, des corps maltraités par les guerres. Ca ne les empêche pas de dormir, apparemment. Et ils vont les chercher sur le net, ils consultent les sites crades où on assiste à de vraies scènes de torture, ils se filment en train de casser la gueule à leur bouc émissaire préféré. Et quand on arrive, ils tombent dans les pommes parce qu'un jeune mec laisse glisser sa robe à ses pieds et apparaît nu, EN STRING, là ils frémissent, gémissent, comme si on leur avait planté un tison ardent dans le fond du fondement, comme dit Will. Le Darfour, ça va, mais une bite d'âne en mousse, c'est vraiment traumatisant. Vite, créons une cellule psychologique pour qu'ils puissent faire le deuil de leur adolescente pureté.
On a rivé en eux la haine de leurs corps, la haine de leurs rêves secrets, rutilants comme le sang, rutilants comme l'amour aussi nous fait rutiler. Nos trois charmants monothéismes, relayés de toute part par les progressistes et les réacs unis dans le même combat de propreté-sécurité, les tiennent corsetés et fiers de l'être. Et tellement de choses les confortent dans leur mépris des corps: LA maladie à capote, les pubs à poil assénées sans cesse, les féminismes puritains, les nouvelles misogynies vieilles comme le monde. Alors ça y va les tournantes tueuses, pourquoi s'en priver du pire, puisque le sexe de toute façon c'est le pire, avec tous ces pédophiles qui rodent partout. Le sexe c'est quoi? Un désir d'adulte pour violer un gosse, pour le pire. Les psy le leur serinent à la télé, c'est bien une preuve que c'est vrai. Et j'en oublie plein, de l'Etat qui se mêle de nos amours, des flics qui s'en mêlent, de la Justice, vous savez, celle que nos intellos font naître avec la Démocratie et le Théâtre, la vraie Justice juste, la Justice judiciaire quoi, que les réacs et les progressistes appellent au secours à chaque fait divers, et un fait divers maintenant c'est un gosse de quatre ans qui baisse la culotte d'une gosse de trois ans. Pédophile va.
Et nous, les théâtreux, enfin certains, on est au milieu, comme des cons, à dire mais non, mais non, l'humain ne se vit pas propre comme dans une série télé, à dire qu'aimer ça fait mal, ou ça fait trop de bien, à dire, oui ça fout le bordel le désir, le désir ça désire des bites d'âne, le cul de sa sœur, les nœuds des arbres, ou que sais-je d'autre, ça fait nos rêves pas corrects du tout, pleins de nicotine, de cambrures de biches, de sucreries, de drogues dures comme des sexes, sombres comme des forêts ou des backrooms, sombres comme la mélancolie de nos amours. Mais ils ne savent plus ce que c'est, tout ça, ils ne savent plus ce qu'est Shakespeare, ils ne savent plus ce qu'est leur corps, qu'ils en ont un, et qui peut leur servir à bien des choses. Quant aux corps des autres, alors là, mystère et boule de gomme. Soit disant, évidemment, soit disant. Parce que cette absence, cette disparition de leurs disparités secrètes, c'est du toc évidemment. Ca ne disparaît pas l'humain, ça leur saute à la gorge dès que possible, ça les rend nerveux comme des nervis, des flics, des curés intégraux, et nous y revoilà. Il se prépare une bonne série de serial killeurs, de ceux du genre du juge d'Outreau, totalement NORMAUX, totalement FANATIQUES. De ceux du genre qui égorgent leurs sœurs pour l'honneur et qui violent les autres. De ceux pour qui la Famille est la valeur majeure, on connaît, la Patrie n'est pas loin, et voilà le Travail qui rapplique. Ca vous rappelle rien?
Je suis en colère. Mon prochain spectacle je l'interdirai aux moins de dix-huit ans pour ne pas être emmerdé par leur putain de Loi envahissante. Le théâtre je le refermerai sur une élite, comme dans le temps, appelons la comme ça. Pas une élite de fric et de pouvoir, non bien sûr, une élite de liberté de pensée et de plaisir. En sera exclu cette jeune fille brune, très émue, très rigolarde, qui me dit à une rencontre après le spectacle, à Dunkerque justement : - "J'ai adoré votre truc, adoré, j'ai pleuré, j'ai rigolé." Et la maman, voilée, qui s'encadre timidement à la porte de la salle. – "Oui, oui, j'arrive maman, elle ose pas entrer, c'est dommage ça lui plairait." Tant pire pour elle, je l'abandonne au populaire, au Boulevard, à la télé and Co. Je démissionne du politique, d'aller faire vaciller l'âme d'un jeune homme, jusqu'aux larmes, jusqu'à la tolérance de lui-même. Je démissionne de ce pourquoi j'ai toujours fait du théâtre. Qu'ils aillent à leur perte, mais sans moi. Rien ne me va plus, je me bute partout, à chaque écran de télé je me bute la gueule, à chaque page de journal. J'ai l'impression d'être un poisson qui ne serait pas dans le bon bocal, on m'a mis dans de l'eau de Javel, ça me brûle les yeux, moi qui aime tant voir la souple beauté de la mort dans un corps de jeune fille, ça me crame l'âme jusqu'aux os, jusqu'au squelette, leur sale flotte sécurisée, garantie sans danger, elle m'a bouffé les chairs, je ne suis plus qu'un squelette bringuebalant, je me fais la malle.
Jean-Michel Rabeux
