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La compagnie

Jean-Michel Rabeux

Chacun de mes spectacles demeure pour moi une nécessité vitale, chacun est un trou dans lequel je plonge pour y entraîner le spectateur, un fil sur lequel je tente de danser avec lui, un pamphlet philosophique aussi – eh oui, on ne peut jamais tout à fait renier la philosophie lorsqu'on l'a pratiquée – contre ce qui me parait outrageant dans notre fonctionnement social, moral, politique, poétique.
Chacun de mes spectacles c'est des textes et\ou des corps mis en rempart contre l'obscurantisme fécond qui me parait refleurir du "ventre de la bête".
J'ai mal au monde comme il va. Mes spectacles sont ce cri de douleur. Ou plutôt ils sont le fruit d'une recherche acharnée de formes appropriées, nouvelles, pour que ce cri parvienne au spectateur.

Un élément nouveau de la vie de la Compagnie a été le festival Trans en juin 2006. Là aussi il ne s'agissait pas d'aligner des spectacles pour faire du chiffre, de la gloire et de l'argent. Non, non, non. C'est pas le genre de la maison. De très jeunes metteurs en scène, pour la plupart très proches de moi depuis longtemps, par assistanats interposés, ont peu à peu mis en scène des spectacles qui m'ont bouleversé, sans doute parce qu'eux aussi allaient, chacun à leur façon, contre un état des choses qui, s'il me scandalise, parait aussi scandaliser ces jeunes gens. J'ai eu envie de les aider, que leurs spectacles soient vus le plus possible, et qu'eux soient "repérés" par certains professionnels pour d'éventuelles autres créations.

Suite au festival Trans, Clara Rousseau, co-directrice de La Compagnie depuis l'automne 2006, et moi-même, avons souhaité continuer à les aider et avons inventé un "machin" que nous avons également appelé Trans, tant la filiation est directe, et qui consiste, pour le dire vite, à soutenir quatre metteurs en scène au départ de leurs activités, de toutes les façons possibles. Il s'agit d'une sorte de collectif, dont fait partie La Compagnie, et qui permet la mise en commun, la mise en rapport, aussi bien artistique que technique ou administrative, des forces des uns et des autres. Evidemment, La Compagnie y tient un rôle moteur de Transmission de ses savoirs divers et de ses diverses opportunités, qui sont plus étendus que ceux des quatre autres compagnies. Il s'agit d'échanges, de solidarités, et, disons le, de connivences artistiques, politiques et humaines profondes. C'est très concret, très utopique, très réalisable, et d'ailleurs en cours de réalisation.

Une des obsessions de La Compagnie est la mise en rapport des spectacles avec les spectateurs. Clara et moi détestons les salles qui ne sont pas pleines. Depuis toujours nous tenons à ce que ces spectacles inattendus soient vus par des spectateurs inattendus, des spectateurs pas forcément habitués des théâtres.
Entendons nous, nous ne tenons pas à ce que mes spectacles soient vus par tout le monde, nous tenons à ce qu'ils puissent l'être par n'importe qui le veut, nous tenons à effacer les démarcations d'argent, de culture, d'origine sociale qui d'habitude réservent le théâtre aux gens comme moi et vous qui me lisez. Une subvention de la Région Ile de France nous a donc permis d'engager à plein temps un poste de relation en direction du public depuis septembre 2006. Son rôle est de remplir les salles, mais sans quiproquos, avec des spectateurs qui savent le genre de théâtre qu'ils viennent voir. Là encore il ne s'agit pas de faire du monde pour faire du monde, mais de créer les conditions d'une rencontre qu'on espère inoubliable, eh oui, rien que ça, sinon à quoi bon. Tout ce travail de relations publiques, la création d'un lourd fichier, la multiplicité, aussi, des rencontres ou des ateliers à opérer qui concernera chacun des metteurs en scène, tout cela est mis en ébullition par et pour les cinq compagnies de Trans.

J'oubliais tout un travail de formation dirigé vers les professionnels, soit dans le cadre de l'AFDAS, soit dans d'autres cadres. Ce sujet me tient particulièrement à cœur, parce que l'interprétation me tient particulièrement à cœur, ce qu'on appelle la direction d'acteur. Pour moi le théâtre a un maître qui n'est ni l'auteur ni encore moins le metteur en scène. C'est l'acteur. L'âge venant, le fait de vivre depuis 35 ans, eh oui, avec une comédienne, j'ai de plus en plus envie de la rencontre permanente avec l'acteur. Les stages sont un des lieux privilégiés de cette rencontre, d'ailleurs beaucoup du renouvellement de mes distributions vient d'eux, beaucoup de la vivacité qui ne me quitte pas du renouvellement des modes de jeu me vient d'eux. C'est pour moi vital. Et pour eux aussi, vu la quantité incroyable de demandes à chacun de mes stages.

Jean-Michel Rabeux, mai 2007