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QUEL EST CE CRI ?

Édito La rose des vents / saison 2002/2003

Il y a, dans la vie d’un artiste, comme on dit, une sorte de mystère qui le tarabuste, même la nuit, qui lui ôte l’appétit, lui ôte les couleurs des choses, lui ôte les choses. C’est un mystère plus puissant que les vagues de l’océan, que l’artiste, même planté devant, ne voit d’ailleurs plus quand cette douloureuse énigme le saisit dans ses ongles. Le soleil ou la pluie lui sont également indifférents, il ne les voit plus qu’à travers un nuage, son corps est tout déréglé, s’il a des règles il les perd comme les femmes qui vont enfanter, parce que ce mystère est un enfantement aussi, une conception et un déchirement sanglant.
Eh oui !
Je n’en parle jamais, de lui, du mystère. Je parle souvent des machines auxquelles il m’oblige sur les plateaux depuis trente ans dérisoires mécaniques qui durent la vie d’un papillon et tentent de répondre à cette injonction mystérieuse, originelle comme la faute, ce mystère d’origine, cherchant l’origine, la naissance de tout, l’original et le final, la disparition de tout, cherchant sur les plateaux quelle est la matière dont sont faits les rêves comme dit l’autre, la matière tout court, qui nous anime, la matière de l’âme, qu’est-ce que je fais là, dans le noir ? Le monde est grand et si beau et si terrible, le pire comme d’habitude est aux portes du politique et ça mériterait bataille, et moi je m’enferme dans la nuit cruelle des salles de théâtre à chercher d’autres mondes, d’autres rêves, d’autres corps, d’autres lois que ceux que mon enfance (la vôtre) m’imposa.
Pourquoi ? C’est ça le mystère, ce mot : pourquoi, sans réponse, même la question est ridicule, obscène top secret. Ce que l’artiste éprouve du monde et en invente n’est pas plus mystérieux, pas moins, que ce que vous éprouvez et inventez vous-mêmes. Le mystère c’est : pourquoi ce besoin en lui de le faire partager ? De quel droit imposer ses rêves, quel orgueil ? Pourquoi nous autres du plateau avons-nous en réserve dans le fond de la gorge le cri rauque du bouc prêt à être égorgé par le rite et le coutelas ? Le cri émis par le bouc émissaire quand on le saigne ? Quel besoin d’être le bouc émissaire, d’être son cri, son chant, ce chant qui porte le nom de tragédie ?

Jean-Michel Rabeux
L'homosexuel ou la difficulté de s'exprimer, 2003
L'homosexuel ou la difficulté de s'exprimer, 2003