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LETTRE OUVERTE À MESDAMES MESDEMOISELLES MESSIEURS LES OISEAUX

Édito La rose des vents / saison 2001/2002

Il s’agit parfois, au théâtre, qu’il n’y ait pas une histoire mais des façons de numéros (inoubliables évidemment), pas de psychologies mais une logique dramatique, fût-elle explosée, pas de bons sentiments mais des plaisirs si vifs qu’ils arrêteront le sang dans les veines (évidemment). Il s’agit que les mots ne soient pas des outils de communication, comme on nous en serine, mais des armes chirurgicales, des touches de pinceau, des notes de musique, des corbeilles de seins alourdis, que les corps ne soient pas de papier dactylographié mais écorchables et voluptueux, c’est-à-dire fragiles de mort et d’amour, que les rires soient noirs, les pleurs rigolards, les strip-teases verbaux, le verbe impératif comme d’un cerf.
O Messieurs étoilés, Mesdames de cœur, Mes chéris les spectateurs, laissez-nous la liberté des corps énigmatiques, ils parlent d’eux-mêmes. De quoi ?
Plutôt des débuts et des fins, de l’avant et de l’après. Du présent à la lumière que nous sommes de passage. Cabaret avec célèbres numéros internationaux d’Eros – ce que j’appelle l’avant, par quoi nous naissons – et de Thanatos – ce par quoi nous finissons. Nous sommes et sexués et mortels, j’en suis quelquefois désolé mais c’est ainsi, pour le meilleur et pour le pire. C’est souvent le sujet : déshabiller le présent pour s’amuser de notre désolante humanité.

Autrement dit, en vrac et par aphorismes (grotesques évidemment) :
  • Mourir et vivre ne vont pas l’un sans l’autre. Ne pas l’oublier, s’il vous plaît, sous peine des regrettables abus du Pouvoir.
  • Dieu est mort, pas la mort, forgeons des rites.
  • Héritier du siècle des lumières, y rajouter la nuit.
  • Une âme sans corps il n’y en a pas, cessons donc le mépris de nos chairs sur nos plateaux (et partout). Aïe ! Aïe ! Aïe ! Aujourd’hui ça empire la haine des voluptés.
  • La fidélité (libre) n’est pas à confondre avec l’exclusivité (enchaînée).
  • Le sacro-saint sens n’est qu’un des fils du théâtre.
  • Le théâtre est un rite païen enchantant la seule gloire contemporaine : la réinvention du néant.
  • L’ambigu (cabaret s’il en fut) qui préside aux acteurs est sur ce plateau la seule Nature acceptée (avec la monstruosité).
  • Les chairs seules profèrent.
  • Rire est beaucoup plus terrible que pleurer.
  • Le théâtre est une charge furieuse contre le Bon Sens, le Bon Sentiment, l’Ordre des Choses, l’Affaire Entendue, la Nature des Corps, l’Académisme, la Majorité et l’Ennui.
  • Le théâtre pénètre le Pouvoir pour l’ensemencer. Forcément ça fait mal. Ainsi le théâtre est-il la douleur du Pouvoir.
  • Parfois le théâtre dit des mots avec ses yeux, en silence, et le cerveau aussi frissonne.

Ça parle de quoi au théâtre ? De tout ce qui se tait. Tout l’univers tu (et même plus) est dans le théâtre, tout l’expectatif univers, aussi expectatif que votre esprit le sera, j’espère, quand vous sortirez des salles en voletant avec les autres spectateurs, vers les cintres, nos cieux ombragés.

Jean-Michel Rabeux
Feu l'amour, 2004
Feu l'amour, 2004