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TOLÉRANCE ZÉRO

Édito La rose des vents / saison 2000/2001

La mort n’existe plus, on ne meurt plus, on subit l’erreur de quelqu’un qui – la famille en larmes devant les caméras l’espère bien – sera condamné.
On tue, on ne meurt plus. Le tueur c’est vous. Vous avez, j’en suis mais absolument sûr, quelque chose à vous reprocher. Vous n’êtes pas tout à fait propre, tout à fait sain. Vous n’êtes pas innocent. Vous ne payez pas vos P.V., vous fumez, vous avez oublié votre dernière mammographie, vous ne connaissez pas le taux de nitrate de l’eau que vous buvez, vous dépassez les limitations de vitesse, vous n’êtes pas romantique et vous aimez les frites.
Vous n’êtes pas encore totalement transparent.
J’entendais il y a peu, à la sortie d’un théâtre, une spectatrice s’étonner de la multiplicité des nudités sur nos scènes. Outre que je ne les trouve pas si multiples, je pensai in petto qu’elle n’allait pas finir d’en voir, de la chair. Incarcérés comme sont les corps des jeunes gens, entre les sécurités physiques et les santés mentales, c’est sûr que les artistes vont donner des coups de pied dans les tripes. Et fort. Interdits de tout (sauf de rapporter des sous) les corps vont se venger sur les plateaux, exhiber leurs plaies.
L’opacité de nos corps me paraît être le seul rempart au fascisme lumineux que nous vivons. Parfois sur un plateau des corps en effet font scandale. Parce qu’ils montrent la mort et la vie en une seule image ils font scandale. Parce qu’ils dérouillent, ils font scandale. Parce qu’ils se montrent, c’est-à-dire qu’ils dévoilent ce que les nudités retouchées à l’ordinateur cachent avec soin.
Les corps des théâtres montrent l’inmontrable, ce que notre temps prétend éradiquer : la nuit d’où nous venons, où nous retournons et qui, de ce fait, gît en nous. La nuit des plaisirs et du néant. La nuit des temps. Regardez-les, magnifiquement imparfaits, caressés par l’âge, ambigus, fragiles, humides, pleins de vos rêves. Ils débordent d’excès et de délicatesse. Ils vous imaginent, ils vous fascinent, vous révulsent, vous supposent. Ils vous aiment dans la nuit et le secret.
Notre temps prétend qu’il n’y a plus de nuit, seulement la lumière bien ordonnée du jour télévisuel. Il n’y a plus d’horreur en l’homme, plus d’effroi, plus de jouissance, seulement de la capitalisation.
De prétendre le sexe comme une bluette, notre temps fabrique des serial killers. De prétendre l’amour un conjuguât il fait des solitudes acharnées. De prétendre le politique comme une charité il tue des continents, plutôt au sud. De dire l’économique comme une valeur il mange des gosses à coups d’adidas.
Doucement notre temps met l’homme hors la loi. Heureusement il y a des théâtres – mais pour qui ? et pour combien ? – Ils échappent un peu, encore un peu, au jour. Ils sont plein de nuit.
Jusques à quand ?
Si j’avais 20 ans j’aurais peur.

Jean-Michel Rabeux
Arlequin poli par l'amour, 2001
Arlequin poli par l'amour, 2001