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JE ME SUIS BARRÉ

Édito La rose des vents / saison 1999/2000

Je suis parti en voyage, j’ai tout plaqué. Je me suis barré de ma plus belle ville du monde, j’ai pris mes cliques, mes claques, j’ai tout grimpé au nord, j’ai délaissé mes amis de ma ville, mes cafés de ma ville, et mes amantes, et mes secrets, et j’ suis grimpé là-haut où il pleut tout le temps, là haut où c’est haut, presque plus chez nous les français bien de chez nous, presque chez les barbares qui parlent une langue de barbares qu’eux seuls comprennent.

Je me suis traversé avec une aiguille aimantée qui pointait le nord comme la gare du même nom. TGV, une heure, c’est rien, c’est banlieue à banlieue, oui, oui, mais pas si facile, il y a cinq ans, de venir tournicoter une rose de compas dans les sens qu’on veut, et des sens, au théâtre, il y en a plein, plein de pôles tous aussi magnétiques les uns que les autres.

Un plateau. Ca brille et c’est tout noir comme un cuivre à graver à l’eau forte, mais c’est les spectacles qui le gravent, qui flottent sur les planches comme des icebergs.
Une salle. C’est la mer, aussi profonde qu’une âme d’humain, sa houle c’est les bras des spectateurs qui s’ouvrent ou se ferment sur nous, les artistes, pour nous envoyer en l’air ou nous entraîner vers le fond. Ca allait chier

J’ai poussé la porte de verre, ouverte avec une clé spéciale qu’on m’avait donnée en privilège. L’alarme n’a pas sonné parce que les alarmes me connaissent, et aussi parce que je connaissais le code. Je suis rentré comme un marin monte à bord, inquiet des coups de chiens qui guettent. Je suis rentré avec circonspection.

Juste derrière le verre des portes il y avait un bar, du café au chaud déjà, c’était le matin pour un atelier plateau, du café comme dans le nord, vous pouvez pas comprendre, il n’y a qu’ici que le café c’est comme des hommes, ou comme des mains. Le café du nord qu’est aussi mauvais que c’est possible, vous pouvez pas comprendre comme c’est bon.

Derrière la porte il y avait d’autres marins que moi, il y avait un seul maître à bord après dieu, il y avait dieu, c’était le Théâtre. Le café on l’a bu et c’était fini, la peur, j’étais en mer, j’étais chez moi. Ca allait chier.

Jean-Michel Rabeux
Arlequin poli par l'amour, 2001
Arlequin poli par l'amour, 2001