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LE VENTRE DU DIRECTEUR DE THÉÂTRE

Édito La rose des vents / saison 1998/1999

Le directeur de théâtre ne connaît pas son ventre. Il le mésestime, il l’ignore. Il ignore qu’il est gros de visages et de mots, de cauchemars et de barbe à papa. Il ignore, j’en suis sûr, qu’il est vaste, épanoui, théâtre de ses exploits, champ de ses batailles, rondeurs, éclats, italies, promesses, faiblesses, mots de tendresse.
Et pourtant c’est grâce à son ventre (qui, donc, est, indéniablement, assez gros) que le directeur avale pour son théâtre des théâtres qu’on ne voit nulle part ailleurs, toujours un de plus, un de trop, celui justement dont l’insatiable ne peut se passer et qu’il cueille comme une tomate pour vous le servir sur son plateau, dégoulinant, sucré, souvent rouge. Ce ventre éventre les budgets, pousse les murs, secoue les cocotiers, les têtes, en plein vent, croque à tout va, se couche tard, se lève tôt, pleure, grogne, s’indigne, ruse, plie sous le vent, ne rompt pas, se répand, s’esclaffe, piaffe et résoud.
Il tient la bouche grande ouverte pour les foules, les yeux, les mains, les pieds qui battent les gradins d’un trépignement sonore qu’il adore, le ventre du directeur, qu’il appelle de ses vœux. Il tape des pieds avec eux, des mains, fort, parce qu’il a eu peur.

Le théâtre, vous l’ignoriez, est le fruit d’un dialogue serré d’un ventre à un autre, aussi affamés tous deux, aussi cannibales, avides, jamais repus. Deux Moloch qui voyagent l’un pour l’autre, qui savent se taire pour s’entendre, qui savent disparaître l’un pour l’autre, parce qu’il faut du silence et du vide.
Deux ventres – celui du plateau, celui du directeur – tous deux fort larges, se tiennent tête, se la prennent dans les mains, se la cognent contre les murs, pour qu’accouchent les stupéfactions.

Jean-Michel Rabeux
Les Enfers carnaval, 1999
Les Enfers carnaval, 1999