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LE VISAGE

Édito La rose des vents / saison 1997/1998

J’ai regardé en douce le visage aux yeux graves, à côté de moi, dans le public. J’aimais beaucoup, beaucoup le spectacle ce soir là, mais le jeune homme à côté de moi s’est penché en avant et j’ai vu son visage comme aspiré par le plateau, lèvres ouvertes, stupéfaites, bouche bée. On voyait les surprises se peindre, un vrai paysage qui n’était plus à personne, le jeune homme s’oubliait pour ses rêves. Ses lèvres le prouvaient, vivantes, crispées d’attention ou fendues d’un éclat de rire vite arrêté pour ne pas perdre une miette de la machine, du machin là-bas, sur le plateau, qui déployait des douceurs imprévues, un peu agaçantes. Je voyais en cachette le jeune homme magnifique lâcher la rampe, s’envoler, se perdre. Je l’ai vu perdu. Il est jeune, tout se lit, sa colère aussi. J’ai vu ce que nous cherchons à voir derrière les visages des spectateurs, un tremblement, presque un essoufflement.

Le théâtre, quand je l’aime comme j’aimais ce spectacle auquel nous assistions ce soir là, ne fait pas parler les jeunes hommes, il les fait taire, il ne les informe pas, il les vide, il fait le vide en eux, les laisses – j’espère – légèrement stupides, stupéfiés ne sachant plus où était la question, quant à la réponse il rigole franchement, le théâtre, il se gondole. Il sait qu’il n’y a pas de réponse à la question ouverte dans l’esprit des jeunes gens, un doute peut-être, un doute lui suffit, mais un doute pour toujours.

Nous ne savons rien de plus que le public. Comment prétendre lui apprendre ? L’artiste n’est certainement pas celui qui se lève du cercle pour raconter une histoire exemplaire. Cela le maître le fait très bien pour ses élèves. Le théâtre n’est le maître de personne. Il peut user de la raison, de la culture ou du bon sens, comme le pédagogue, mais il ne devient théâtre que s’il excède la raison, la culture ou le bon sens, si l’acteur qui s’est levé du cercle devient crocodile, dieu chanteur, souple biche ou, comme ce soir-là, macbeth sanglant et gracieux. Ce soir là le théâtre ne dissertait pas, il accouchait dans la douleur (le plaisir), il ne communiquait pas, il estomaquait, il n’informait pas contrairement aux autoroutes du même nom, il mettait en forme. Pas autoroute, non, pas cul de sac non plus, plutôt une rocade suspendue au-dessus de banlieues détériorées et magnifiques comme le jeune homme au visage.

Jean-Michel Rabeux
L'indien, 1997
L'indien, 1997