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L’ATELIER

Édito La rose des vents / saison 1996/1997

La peur est la même et la concentration, la livraison de soi que le travail commande. Les répétitions ont été, ou presque, les mêmes. Et un soir, comme au théâtre, les lumières se sont éteintes, et leurs rêves il a fallu qu’ils prennent corps.
Ainsi une quinzaine d’innocents du danger ont fait atelier, pour faire du théâtre. Et voilà. Autant que des professionnels de la profession ils auront frôlé cette expérience intérieure qu’il s’agit de mettre dans la lumière, ce qu’on appelle jouer.

Ils auront enduré la violente nécessité du plateau, où leurs personnes petites ont dû s’estomper au profit d’autres personnes – eux-mêmes – imprévisibles et dangereuses. Ils auront enduré cette ascèse de disparition.

Ils auront répété, c’est-à-dire qu’ils auront compris que répéter veut dire répéter. Répéter, répéter, répéter dix fois, cent fois le geste, la phrase, l’intention, l’émotion, sa retenue et son éclat. Ils auront accepté leurs larmes, accepté leur maladresse, ils auront éprouvé – tout comme le grand acteur – leur nullité.

Avec eux je suis sans pédagogie. Je leur ai dit dès le début, avec vous je serai metteur en scène et non professeur, c’est-à-dire que ce n’est pas votre entendement ou votre plaisir qui primera, mais celui, supposé, du supposé public. Dès le début je leur ai dit : de même qu’il n’est pas question que ce que nous représenterons soit abouti – "ce n’est qu’un atelier" est d’ailleurs devenu entre nous sujet de plaisanterie, dérision pour masquer l’importance que chacun y accorde – de même il n’est pas question que ce soit indigne, que les projecteurs aient honte de nous. Je me réservais le droit d’annuler les représentations. Et ils ont été d’accord. Bien obligés.

Ils ont annulé des départs en vacances, mis en danger des préparations de concours ou d’examens, ils sont venus malades aux répétitions, ils se sont aimés, agacés, surpris, touchés et pas pour eux, pas pour le profit de leurs doigts ou de leurs sentiments, non pour que, merde, ce soit bien ce qu’on fait.
Ils ont aimé un texte, ils l’ont détesté, découvert, oublié, redécouvert, appris au rasoir, malaxé, mâché avalé jusqu’à la nausée, et tous ces mouvements de mâchoires pour q’il file de leurs lèvres, le texte, avec la douceur de l’évidence.

Ils ont jeté par-dessus les moulins les béquilles du prévu.
Ils ont balancé leur pudeur à la flotte.
Ils se sont livrés pieds et poings liés au hasard d’eux-mêmes.
Ils ont appris la pudeur, non celle de leurs secrets, mais celle de la mise en forme de leurs secrets.
Ils ont su que ce qui intéressait les bois de la scène, les projecteurs du gril, que ce qui suintait des murs d’un théâtre, c’était la question. Laquelle ? Celle-là justement dont ils ignoraient de plus en plus la réponse.
Ils ont fait du théâtre.

Jean-Michel Rabeux
Le Ventre, 1997
Le Ventre, 1997