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FAUT PAS DÉSESPÉRER

Édito La rose des vents / Saison 1995/1996

Le métro de Lille on y voit toutes les couleurs, moi j’aime bien les couleurs, les black cambrées, le regard haut comme le cul, seules les petites vieilles leur parlent, pas impressionnées par leur lointaine beauté. "Vous savez à votre âge, je faisais tout le trajet à pied, on marche beaucoup chez vous aussi, avec les paquets sur la tête". Et la black née à Roubaix, jamais quitté peut-être, décode l’Afrique dans le "chez vous", invente oui les points d’eau, les pieds nus, les jarres, (il y a un quiproquo sur les puits taris, les puits taris la vieille chti elle connaît aussi), les fauves, les siestes. Elles s’embrassent à Fives quand la vieille dame descend, "et pourtant j’ai pas voté pour vous". Faut pas désespérer des électeurs du F.N.

Tous les mômes lisent TA MERE, une beurette a trois boucles d’oreille dans une oreille, huit dans l’autre, une dans le nez, une dans la joue, une dans la langue. Assise en face, une vierge au foulard, un visage de lune lisse. Elles ne se regardent pas soi-disant, elles se balancent des coups d’œil très en douce, la punkette destroy, la vierge antique. Faut pas désespérer du théâtre.

Dans le métro de Lille les chiens rient, les contrôleurs aboient, les blonds sont si blonds, l’alcool délave beaucoup de regards, un enfant un soir, dix ans maxi, tient à tout prix son gigantesque père éveillé. Il lui crie à l’oreille, secoue sa main, mais le père s’affaisse, la tête tombe sur la poitrine, tout de suite il ronfle. Le gosse secoue le visage, toute petite main, le gifle, crie dors pas dors pas sans pudeur pour nous les autres dans le wagon, il s’en fout, ne veut qu’une chose, que l’énorme machin ivre et doux – son père – ne se couche pas là par terre, endormi pour de bon.

Pour aller dormir, dans le fond du théâtre je traverse la salle qui respire. Mon ombre servie par la servante* se jette contre les murs jusqu’aux cintres. De tous mes privilèges, celui-ci, traverser une salle de théâtre au repos, marcher dans le corps de la baleine, m’effraie le plus. De quel droit ce transatlantique, cette rose des vents ?

Les théâtres la nuit détendent leurs muscles, flottent entre deux eaux une lente danse de cétacés. Demain le harpon, demain les becs des mouettes, pour l’instant, vides enfin, ils rêvent aux gens des métros, les portent sur leurs scènes, leur offrent le large, le lointain comme on dit l’horizon.
Faut pas désespérer.

Jean-Michel Rabeux

*lumière de service
Tentative de Pieta, 1997
Tentative de Pieta, 1997