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ÉDITO MC93 – AVRIL 2007

On se ballade avec Le Songe depuis un mois et demi. On parcourt la France profonde, pas si profonde que ça : Lille, Strasbourg, c’est des capitales de théâtre après tout. Mais aussi Dunkerque, Mâcon, Forbach, Verdun. Très profonde parfois. On joue Le Songe d’une nuit d’été, et j’ai l’impression qu’on joue un Copi déjanté, ou que je reprends l’Éloge de la pornographie, que j’ai créé il y a 15, 20 ans, ce qu’à l’évidence je ne pourrais plus faire aujourd’hui, sauf peut-être en festival, deux représentations, devant des happy few. Non, non, c’est Le Songe, une comédie féerique de Shakespeare. Certes, avec travestissements, tu parles d’une surprise, palots entre même sexe, bite d’âne de 97 centimètres de long, etc, etc. Évidemment les désirs se mélangent un peu dans tous les sens, les amours sont cruelles: Le Songe, quoi, que je me suis appliqué à érotiser à plaisir, mais, comment dire, légèrement, avec le rire pour échapper au pire du rêve, quand ça commence à chauffer. C’est une comédie, nom de dieu, contrairement à Macbeth où tu n’échappes à rien, comme celui du Standard Idéal. Dans celui là, pas de recoin où se planquer. Dans mon Songe au contraire, il y a du contre jour, tout n’est pas aveuglant d’obscénité. J’avance dans la nuit des désirs, mais masqué, très masqué, trop masqué pour mon goût, mon goût à moi. C’est de bonne guerre, je savais qu’il y aurait des jeunes. Okay, allons-y doucement, mais allons-y, faisons notre boulot de théâtre, que ça tremble en eux, mais délicatement, ou grotesquement, ouf, ils l’ont échappé belle, un instant ils ont cru qu’on allait y aller vraiment, vers la tuerie, l’obscène périssable de nos corps animaux. Par parenthèse je me dis, et je vous dis:allez jouer le Macbeth de Jürgen Gosch à Dunkerque, chez mon amie Laverge, je vous souhaite bonne chance. Il faut dire ces choses qu’on ne dit jamais à Paris: certains spectacles sont in montrables à une large part du public du théâtre public, et ce n’est pas la faute des directeurs, non, non, c’est la faute du public. Beaucoup de directeurs font tout ce qu’ils peuvent pour desserrer l’étau du cerveau du citoyen moyen qui pense (?) comme tout le monde en ce moment, qu’au théâtre le pire pour "nos jeunes" c’est le sexe et ses crimes. A la télé, à la pub, sur le net, on a le droit : c’est l’argent qui cause, l’argent a tous les droits. La culture n’a que le droit de cultiver, c’est-à-dire de toucher à rien.

Donc j’ai fait gaffe, et ça m’amusait de le faire, adoucir. Et puis voilà, à ma grande, très grande stupéfaction, une bonne part des spectateurs - pas tous évidemment, et pas majoritaires, évidemment, mais enfin, beaucoup, on le sent parfois très fort lors de certaines représentations - beaucoup sont stupéfaits eux aussi, mais d’effroi, scotchés comme devant un peep show hard (il n’y a aucune nudité totale dans le spectacle). Ils me font penser à la prostituée que Baudelaire amène au Louvres et qui est très, très choquée par les nus qu’elle y voit. Je n’invente pas, ce n’est pas de la parano. Je les rencontre de plein de façon après les représentations. Par exemple, à la faculté de Villeneuve d’Ascq, une jeune fille en troisième année, option théâtre, une jolie jeune fille souriante, amusée, mais ferme qui me dit: ça, je n’aurais vraiment pas voulu le voir avec mes parents. LE SONGE!!!!!!!!! Eh oui, c’est comme ça, elle avait le ventre à nu jusqu’au raz du pubis et un joli sourire. On pourrait se dire : Alléluia, le théâtre demeure un truc dangereux, oui, oui. Mais non.

Ils sont, les jeunes, je m’en aperçois, tellement drogués de télé, de faux-vrai, de réel complètement virtuel, de corps sexy retouchés par ordi, des corps impossibles qu’on leur dit être les vrais corps, ceux qu’ils doivent se forger, nom de dieu, s’ils veulent avoir la moindre chance de plaire. Et ça se mélange, en bouillie d’images, aux corps déchiquetés par les bombes, par la faim, par le sida, le palu, aux âmes déchiquetées par la bêtise des reality shows, par l’ordre moral, wasp d’un côté, intégro-fachos de l’autre. Ca, ils en avalent tous les jours, des corps maltraités par les guerres. Ca ne les empêche pas de dormir, apparemment. Et ils vont les chercher sur le net, ils consultent les sites crades où on assiste à de vraies scènes de torture, ils se filment en train de casser la gueule à leur bouc émissaire préféré. Et quand on arrive, ils tombent dans les pommes parce qu’un jeune mec laisse glisser sa robe à ses pieds et apparaît nu, EN STRING, là ils frémissent, gémissent, comme si on leur avait planté un tison ardent dans le fond du fondement, comme dit Will. Le Darfour, ça va, mais une bite d’âne en mousse, c’est vraiment traumatisant. Vite, créons une cellule psychologique pour qu’ils puissent faire le deuil de leur adolescente pureté.
On a rivé en eux la haine de leurs corps, la haine de leurs rêves secrets, rutilants comme le sang, rutilants comme l’amour aussi nous fait rutiler. Nos trois charmants monothéismes, relayés de toute part par les progressistes et les réacs unis dans le même combat de propreté-sécurité, les tiennent corsetés et fiers de l’être. Et tellement de choses les confortent dans leur mépris des corps: LA maladie à capote, les pubs à poil assénées sans cesse, les féminismes puritains, les nouvelles misogynies vieilles comme le monde. Alors ça y va les tournantes tueuses, pourquoi s’en priver du pire, puisque le sexe de toute façon c’est le pire, avec tous ces pédophiles qui rodent partout. Le sexe c’est quoi? Un désir d’adulte pour violer un gosse, pour le pire. Les psy le leur serinent à la télé, c’est bien une preuve que c’est vrai. Et j’en oublie plein, de l’Etat qui se mêle de nos amours, des flics qui s’en mêlent, de la Justice, vous savez, celle que nos intellos font naître avec la Démocratie et le Théâtre, la vraie Justice juste, la Justice judiciaire quoi, que les réacs et les progressistes appellent au secours à chaque fait divers, et un fait divers maintenant c’est un gosse de quatre ans qui baisse la culotte d’une gosse de trois ans. Pédophile va.

Et nous, les théâtreux, enfin certains, on est au milieu, comme des cons, à dire mais non, mais non, l’humain ne se vit pas propre comme dans une série télé, à dire qu’aimer ça fait mal, ou ça fait trop de bien, à dire, oui ça fout le bordel le désir, le désir ça désire des bites d’âne, le cul de sa sœur, les nœuds des arbres, ou que sais-je d’autre, ça fait nos rêves pas corrects du tout, pleins de nicotine, de cambrures de biches, de sucreries, de drogues dures comme des sexes, sombres comme des forêts ou des backrooms, sombres comme la mélancolie de nos amours. Mais ils ne savent plus ce que c’est, tout ça, ils ne savent plus ce qu’est Shakespeare, ils ne savent plus ce qu’est leur corps, qu’ils en ont un, et qui peut leur servir à bien des choses. Quant aux corps des autres, alors là, mystère et boule de gomme. Soit disant, évidemment, soit disant. Parce que cette absence, cette disparition de leurs disparités secrètes, c’est du toc évidemment. Ca ne disparaît pas l’humain, ça leur saute à la gorge dès que possible, ça les rend nerveux comme des nervis, des flics, des curés intégraux, et nous y revoilà. Il se prépare une bonne série de serial killeurs, de ceux du genre du juge d’Outreau, totalement NORMAUX, totalement FANATIQUES. De ceux du genre qui égorgent leurs sœurs pour l’honneur et qui violent les autres. De ceux pour qui la Famille est la valeur majeure, on connaît, la Patrie n’est pas loin, et voilà le Travail qui rapplique. Ca vous rappelle rien?

Je suis en colère. Mon prochain spectacle je l’interdirai aux moins de dix-huit ans pour ne pas être emmerdé par leur putain de Loi envahissante. Le théâtre je le refermerai sur une élite, comme dans le temps, appelons la comme ça. Pas une élite de fric et de pouvoir, non bien sûr, une élite de liberté de pensée et de plaisir. En sera exclu cette jeune fille brune, très émue, très rigolarde, qui me dit à une rencontre après le spectacle, à Dunkerque justement : - "J’ai adoré votre truc, adoré, j’ai pleuré, j’ai rigolé." Et la maman, voilée, qui s’encadre timidement à la porte de la salle. – "Oui, oui, j’arrive maman, elle ose pas entrer, c’est dommage ça lui plairait." Tant pire pour elle, je l’abandonne au populaire, au Boulevard, à la télé and Co. Je démissionne du politique, d’aller faire vaciller l’âme d’un jeune homme, jusqu’aux larmes, jusqu’à la tolérance de lui-même. Je démissionne de ce pourquoi j’ai toujours fait du théâtre. Qu’ils aillent à leur perte, mais sans moi. Rien ne me va plus, je me bute partout, à chaque écran de télé je me bute la gueule, à chaque page de journal. J’ai l’impression d’être un poisson qui ne serait pas dans le bon bocal, on m’a mis dans de l’eau de Javel, ça me brûle les yeux, moi qui aime tant voir la souple beauté de la mort dans un corps de jeune fille, ça me crame l’âme jusqu’aux os, jusqu’au squelette, leur sale flotte sécurisée, garantie sans danger, elle m’a bouffé les chairs, je ne suis plus qu’un squelette bringuebalant, je me fais la malle.

Jean-Michel Rabeux
Le Songe d'une nuit d'été, 2007
Le Songe d'une nuit d'été, 2007