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SCÈNE ETRANGÈRE

Édito La rose des vents / saison 2004/2005

Une scène, je me dis une scène doit toujours être étrangère. "Songez que je vous parle…" aboie Hippolyte qui ne sait pas les mots. Une scène doit être comme Hippolyte, d’amour sauvage, et un peu ignorer ce que parler veut dire. Une scène vient toujours d’ailleurs, son voyage c’est votre imaginaire allé avec le nôtre.
Perplexes sous les cintres nous le sommes souvent parce que les cintres nous proposent des étrangetés dont nous savons bien qu’elles sont en nous. Qu’ai-je à faire des meurtres familiaux des Atrides ? De la baignoire ensanglantée, de la hache et du filet ? Et de la folie d’Oreste et de la lubricité de Clytemnestre ? Et encore moins de la dévoration de ses enfants cuits par Thyeste. Pour moi aussi la Méditerranée est douce et doux le regard des enfants.
Et pourtant sous les cintres immuables et mobiles comme les étoiles s’opèrent ces cruautés par nos mains pour vos yeux. Que faisons-nous à jouer ce jeu ensemble, sinon prendre le large, l’exil, étrangers à la raison et aux lois ?
Je suis habitué depuis longtemps, depuis toujours, à ce qu’une terre, une langue, tout un pays, gisent en moi sans que j’y sois pour grand-chose, un pays en moi que j’explore par force avec effroi ou délice et dont je sais qu’il me restera pour toujours lointain autant que familier. Criard, agité, énigmatique et païen, ruisselant de sang, de corps, d’excès, de confettis et de gloussements. En moi des scènes étranges que je ne comprends pas plus que le napolitain du Querelle* du Festival, mais que je comprends très bien, parce que c’est quand je ne sais pas pourquoi que je comprends vraiment. La scène étrange me rend étranger à moi-même, saisi d’une émotion que je n’attendais pas, pris par surprise à la gorge.
Une scène, je me dis une scène doit toujours, un peu, être ob-scène, porter sur ses planches ce que la bienséance, ou simplement l’ordre des choses, nous interdit d’usage et même de pensée. C’est ainsi qu’au théâtre il n’y a pas deux sexes mais au moins trois, il n’y a pas de vêtements mais des parures, pas de visages mais des âmes à nu, pas de fards mais des plaies, pas de mots mais des armes proférées, pas de Nature mais des faux cils, la vie intense qui donne des coups de talon aiguille, pas de Beauté mais au moins mille, pas d’âge mais l’abîme du temps, pas de mort puisqu’on se relève et ainsi je ressuscite tous les amis que la vraie vie m’a tué, pas de famille mais le dessous des cartes, pas de pouvoir mais des dents qui brillent dans les projecteurs, pas de sexe gonflé mais notre effroi de le voir bondir ou s’ouvrir, c’est ainsi qu’au théâtre tout nous est permis et de tuer et d’aimer et de désirer et de mourir et de rire de mourir, et ainsi nous sommes étrangers et ainsi nous ne sommes pas tout à fait fous.

Jean-Michel Rabeux


*mise en scène de Antonio Latella
Le Corps furieux © Denis Arlot
Le Corps furieux © Denis Arlot