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JE ME DIS EN SECRET MAIS TRÈS FORT

Édito La rose des vents / saison 2003/2004

Je me dis en secret mais très fort.
Je me dis : je n’aime pas le pouvoir et le pouvoir me le rend bien. Je me dis : ne fais pas du théâtre pour les gens qui aiment le pouvoir, pour les gens qui pratiquent le pouvoir, même si tu dépends d’eux, ou plutôt même si ton théâtre, comme tous les théâtres, dépend d’eux. Résiste à la tentation d’être sur le même terrain que le roi. Sois ailleurs, là où le roi ne va jamais se pencher, par peur de lui-même. Ce qui fait qu’il est roi.
N’endors pas ton théâtre sous prétexte qu’un théâtre endormi siège royalement dans nos théâtres républicains, sa somnolence artistique bien planquée par les bons sentiments politiques. Je me dis : ne ronronne pas, éructe, ne ronronne pas, chuchote.
Méfie-toi des applaudissements. Aime-les comme une surprise, un inattendu. Les applaudissements ne sont pas un projet, ils ne font pas œuvre. Ils font seulement à l’œuvre un très joli décolleté plongeant.
Si tu veux travailler pour le public, oublie le public. Fais-le disparaître de ta pensée, de ton amour, de ta détestation. Si tu veux faire apparaître le public, fais-le disparaître en toi. Méfie-toi de vouloir lui plaire. Cherches-tu à te plaire à toi-même en répétition ? Non, non tu cherches à être à l’œuvre.
Cherche l’œuvre non le public.
Méfie-toi de ta pensée politique. Si tu veux du politique pour les spectateurs oublie le politique sur ton plateau, cherche à l’oublier, ta pensée politique. Elle n’intéresse personne, personne. Le plateau n’appartient pas à ta pensée. Est-ce que la toile du peintre appartient à la pensée du peintre ou à l’œil du spectateur ? Le plateau n’est pas ton café du commerce où tu vendrais tes idées. Est-ce que Léonard a eu une bonne idée en peignant Mona Lisa ? Lautréamont en écrivant Maldoror ? etc... etc...
Cherche les langages du plateau, de toutes sortes, mais trouve des langues scéniques justes pour les textes qu’elles portent. Mets l’acteur avant le texte, mets le texte avant l’acteur. Seulement en contre-poussant ces deux feux, textes et acteurs, ils apparaîtront aux spectateurs, s’ouvriront pour lui, se glisseront en lui pour le saisir au cœur, à la gorge, au ventre, au sexe, à la langue, en riant. Pour le saisir à d’autres endroits de lui, que lui et nous ignorons totalement.
Cherche la langue juste pour Eschyle, la langue juste pour Feydeau. Comment faire comprendre que tragique et grotesque se côtoient, que Feydeau et Racine c’est pareil, qu’il s’agit pareillement de destins irrémédiables exprimés par une langue irrémédiable. Mécanique du vers alexandrin contre mécanique de l’effet grotesque. Dans laquelle des deux machines s’agite et se débat le plus profond de nous ? Bien malin qui a la réponse. Un homme de pouvoir peut-être.
Comment faire comprendre que le théâtre ne doit pas être sérieux. Ne dit-on pas sérieux comme un pape. Il doit être terrible le théâtre, parfois, effroyable si on veut, mais sérieux jamais. La mesure du théâtre ce n’est pas la mesure, la belle pensée mesurée française, formatée française. La mesure du théâtre c’est l’excès mis en mesure, l’éclat mis en forme, le chaos mis en orbite, le noir mis en lumière, le sang mis en rouge, le rire qui explose.

Jean-Michel Rabeux
Feu l'amour, 2004
Feu l'amour, 2004